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Apprenons à mieux parler de l’esport

Par Lenaic Leroy
Esport

Nous avons tous vécu cette discussion où il est difficile de parler de l’esport à ses proches. Celle-ci tourne autour de thématiques récurrentes : l’addiction, la violence, la sédentarisation ou l’isolation. L’amalgame entre le jeu vidéo, produit culturel et commercial, avec la pratique qu’est l’esport, mène à des confusions courantes. Il s’agit bien souvent d’un manque de sensibilité autour d’un sujet qui possède beaucoup plus d’aspérités que celles perçues par le plus grand nombre.

Plusieurs personnes participent activement à la médiatisation de l’esport au grand public. Nicolas Besombes, vice président de l’association France Esports, agit par ses travaux et ses interventions régulières pour promulguer la pratique de l’esport. Au sein de médias traditionnels, on retrouve des journalistes ou animateurs, prêts à populariser l’esport auprès du grand public. C’est le cas de Paul Arrivé, journaliste pour L’Équipe esport. Du côté de la télévision, on retrouve Bertrand Amar, producteur de la E-Football League sur L’Équipe 21, de beIN esport, mais aussi directeur et animateur du MAG ES1. Chacun par des moyens différents, offre une autre approche de l’esport à un public de plus en plus curieux.

Il est indéniable que les questions sur l’esport ont évolué ces dernières années. Nos réponses avec elles et c’est principalement parce que le public a cherché à connaître ce phénomène. Il est aussi important de questionner notre manière de parler d’esport. Nous devons nous assurer que le message porté soit celui d’une véritable réflexion. C’est essentiel si nous voulons permettre au plus grand nombre de mieux nous comprendre comme ce que nous sommes, plutôt que ce que l’on veut voir de nous.

En nous entretenant avec Paul Arrivé sur son travail de journaliste chez L’Équipe, nous avons réussi à éclaircir les possibilités que peut proposer un média sportif pour intégrer l’esport à sa structure. Notre entretien avec Bertrand Amar a été une source importante pour appréhender le rapport au public. Il s’agit de mieux comprendre les passerelles à construire entre la communauté et ceux qui veulent faire le pas pour comprendre ou intégrer l’esport.

Distinction esport et jeu vidéo

Il existe dans l’espace public des débats sur la pratique du jeu vidéo. Le 18 juin 2018, la Classification internationale des maladies par l’Organisation mondiale de la Santé a intégré l’addiction au jeu vidéo. Cette maladie a été très largement prise en charge par les médias qui en ont rapidement fait un cas généralisé et trompeur. Pourtant, l’esport a été porté comme un étendard par les communautés de joueurs voulant prouver que cette pratique n’était pas en lien avec l’addiction.

Aussi légitime que soit l’argument, il est important de faire le point sur le rapport entre jeu vidéo et esport. L’argument porté par les joueurs a très sûrement eu du mal à trouver des échos dans la société. Qu’il s’agisse des médecins en addictologie ou encore des acteurs en relation avec l’esport, la distinction jeu vidéo et esport reste floue. La connaissance très vague des deux objets amène à de nombreuses confusions.

Il y a une véritable appréhension du jeu vidéo à la télévision. Il est avant tout considéré comme un objet commercial, ce qui n’est pas le cas du cinéma ou de la musique.  Bertrand Amar

Le jeu vidéo est un objet à la fois commercial et culturel. La dimension culturelle du jeu vidéo se construit sur le principe où parce qu’il provient d’une création humaine, il est culturel. On peut aussi le voir comme tel parce qu’il réunit un ensemble de traits distinctifs caractérisant un groupe ou ensemble social. L’esport en revanche ne se construit pas de la même manière puisqu’il s’agit d’une pratique sociale.

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L’association France Esports propose comme définition de l’esport : « L’esport désigne donc l’ensemble des pratiques permettant à des joueurs de confronter leur niveau par l’intermédiaire d’un support électronique, et essentiellement le jeu vidéo, et ce quel que soit le type de jeu ou la plateforme (ordinateur, console ou tablette). »

Il est important de dissocier l’esport des jeux de simulation sportive (FIFA) ou des exergames (Just Dance). Ceux-ci peuvent être des titres esport, mais ne le sont pas automatiquement. Lorsqu’un média parle d’esport, il doit traiter celui-ci comme une pratique et ne doit pas s’intéresser à son support, le jeu vidéo.

Plusieurs éléments du jeu vidéo ne sont pas pris en compte lorsqu’il s’agit d’esport. On peut prendre le cas de l’aspect graphique ou scénaristique d’un jeu. L’esport a en revanche intégré les valeurs et les usages sportifs traditionnels : coaching, suivi quotidien, entraînement, organisation, format compétitif, commentateurs… Pour sa médiatisation, il y a aussi un rapprochement. Le vocabulaire en usage est le même, tout en comprenant les particularités propres à chaque jeu. Dans ces travaux, Paul Arrivé ne va pas parler du jeu, mais de ceux qui le pratiquent avant tout. L’esport reste principalement une activité sociale comme le sport. En réunissant des individus autour d’une même passion, mêlant technique et échange humain, l’esport fait émerger l’histoire des individus.

Présenter l’esport par l’humain

L’esport permet aux joueurs de s’épanouir dans une pratique compétitive, mêlant l’affrontement, le rapport humain et l’aboutissement technique en un seul et même instant. C’est dans sa thèse que Nicolas Besombes, en ayant interrogé plusieurs joueurs durant des LAN, a obtenu ce résultat montrant ainsi les motivations principales de joueurs pour l’esport. Les émotions qui se dégagent de l’expérience des joueurs sont la passerelle la plus forte qui existe pour saisir toute l’intensité de la pratique. On ne peut pas parler du vocabulaire, des stratégies, ou des drafts sans qu’un néophyte présente des difficultés de compréhension. En revanche, lorsqu’il s’agit de sonder l’émotion de la foule, l’esprit d’équipe dégagé par les joueurs, la camaraderie qui ressort entre les compétiteurs, il est beaucoup plus facile de faire percevoir ce qu’est l’esport.

Joueurs

Bertrand Amar n’est pas un débutant en ce qui concerne la médiatisation du jeu vidéo. Pourtant, construire un projet de l’envergure d’ES1 aurait été beaucoup plus difficile uniquement sur le jeu vidéo. L’esport apporte un regard différent qui permet aux potentiels investisseurs de se reconnaître plus facilement. L’esport en faisant émerger des champions, permet d’apporter des figures. L’apparition régulière de personnes comme Kayane pour le VS Fighting ou encore Yellowstar pour League of Legends permet au public de retrouver des figures identifiables, qui deviennent ainsi un lien entre deux populations différentes.

On retrouve aussi des figures fortes qui ne sont pas originaires de l’esport. Parmi les meilleurs ambassadeurs, on peut compter sur les sportifs de haut niveau qui vont faire preuve de passion pour l’esport. On retrouve dans ce cas Christophe Lemaitre, athlète amateur de l’Overwatch League ou encore de Valentin Rongier, footballeur Nantais qui a participé à l’Orange e-Ligue1. C’est aussi par des signes plus discrets, dans le football par exemple, que Griezmann en reprenant une danse de Fortnite montre son adhésion à un phénomène intimement lié à l’esport.

Faire le lien entre la communauté et le reste du monde

La question est loin d’être obsolète, elle est l’un des principaux enjeux qui aujourd’hui pèsent sur la généralisation de l’esport. Il est important que la communauté parvienne à dialoguer avec toute personne intéressée ou voulant en savoir plus. Cependant, il y a des enjeux importants pour ne pas dénaturer l’esport. Le phénomène de vulgarisation est perçu très négativement, souvent comme de la « casualization ». En dénaturant l’esport et la pratique afin de la rendre plus accessible, on perd ainsi tout l’intérêt de celle-ci. Cette dimension très présente dans le jeu vidéo est une crainte en ce qui concerne l’esport. Pourtant, il est possible aujourd’hui de proposer des ouvertures à un public non initié sans pour autant transformer la pratique ou sa réception.

Il faut réussir à ouvrir le contenu que l’on propose, explorer des espaces spécifiques en embrassant la discipline. Paul Arrivé

Pour que l’esport devienne un phénomène plus facile à prendre en main, il ne s’agit pas de faire afficher le terme partout à l’aide de sponsors internationaux, mais de faire des gestes simples au quotidien. Paul Arrivé au sein de L’Équipe, journal sportif propose une approche pointue. Cependant, il accepte que son public ne soit pas intégralement composé de fans, mais aussi de curieux, forçant ainsi à une adaptation de son discours. Il s’agit alors de préférer les termes francisés plutôt qu’anglophones afin d’assurer la compréhension par le plus grand nombre. On retrouve le même phénomène du côté de la télévision. Les émissions proposées par ES1 sont portées par des animateurs, spécialistes de l’esport, mais qui adaptent un langage spécifique à un cadre généraliste. En adaptant la forme du dialogue, il n’y a pas particulièrement une simplification du contenu proposé, mais plutôt une traduction.

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Pour parler plus facilement d’esport, il vaut mieux s’engager sur la voie de l’humain plutôt que celle de la performance. En voulant valoriser des athlètes de très haut niveau, on perd un auditoire qui ne comprend pas forcément la valeur de sa performance. L’exemple le plus courant étant Starcraft. On met en avant le nombre d’APM (actions par minute) des joueurs, celui-ci étant considérable et impressionnant en comparaison avec le reste des titres esportifs. Cependant pour comparer il faut déjà connaître une potentielle moyenne.

Bertrand Amar

Le mag ES1 animé par Bertrand Amar sur ES1 – Crédit: ES1

Qu’il s’agisse d’ES1 ou de L’Équipe, les formats du portrait et de l’interview sont privilégiés pour donner des entrées simples à l’auditoire. En connaissant un individu, on apprend plus facilement à connaître son métier. Le documentaire In Game réalisé par Paul Arrivé et Julien Demond, propose de suivre durant sa période chez Origen Paul « sOAZ » Boyer, joueur de League of Legends. Supporter ou simple curieux, tous apprennent de l’expérience partagée dans le documentaire. L’intensité du moment, les émotions de sOAZ, permettent à tout le monde de comprendre ce que vivre quotidiennement l’esport signifie.

Il est crucial que l’éducation à l’esport ne soit pas considérée comme une forme de vulgarisation. Les propositions des médias à portée globale sont aujourd’hui tout aussi qualitatives que celles de médias spécialisés. Pour que le média soit fonctionnel, il doit réussir à capter l’attention des connaisseurs comme des amateurs. Il s’agit de maîtriser les codes et de savoir jouer avec. C’est essentiellement par la variation du format et en sachant rester simple que l’on obtient les meilleurs résultats. On peut voir le cas de L’Esports European League de la chaîne C8 avec comme animatrice principale Capucine Anav. Une première expérience dans l’esport pour l’animatrice qui, entourée de spécialistes, parvient à retranscrire simplement au public de la chaîne le phénomène sans pour autant le dénaturer.

Prise de recul sur notre surspécialisation

Pourquoi la majorité des médias les plus regardés par les amateurs d’esport ne sont pas accessibles à des néophytes ? La spécialisation de ces médias fait généralement leur force. Pourtant, les médias généralistes parviennent tout aussi bien à parler de l’esport aux connaisseurs. Dans la grande majorité des cas, les sites dédiés à l’esport sont aussi dédiés aux jeux qui servent de support. Je ne ferais ici pas la liste des très nombreux sites français proposant de suivre la compétition, de découvrir les joueurs, mais aussi d’obtenir des guides ou le dernier patch en vigueur sur un jeu particulier. Ce lien entre le jeu et la compétition qu’il accueille est porteuse de confusion comme nous l’avons vu précédemment et crée irrémédiablement une barrière. Plus l’information est abondante sur le contenu du jeu, moins on laisse de place à l’individu.

En tant qu’amateurs d’esport, on cherche à présenter la pratique sous son meilleur jour en montrant les joueurs, les équipes, en retour on obtient une très bonne réception du public. Bertrand Amar

L’esport en se généralisant durant les 10 dernières années a touché beaucoup plus de personnes que les seuls joueurs. L’extension de la population passionnée par l’esport est en lien avec l’accroissement du nombre de joueurs. Mais il existe aussi une portion non négligeable d’individus qui regardent une compétition pour le spectacle qu’elle offre. En cette période de Coupe du monde de Football, le phénomène similaire se produit. Sur les terrasses, dans les cafés ou dans les lieux privés, experts et néophytes se côtoient et échangent sur un événement sportif d’envergure qui réunit du plus passionné au plus simple curieux.

Dojo eSport

La conférence Dojo esport propose l’échange et le débat sur la pratique de l’esport – Crédit: Dojo esport

La professionnalisation de la pratique permet à la prestation proposée d’être de plus en plus spectaculaire. Très largement inspirée des représentations sportives, la pratique de l’esport est désormais beaucoup plus accessible qu’elle ne l’était auparavant. Nous devons aujourd’hui reconsidérer notre façon de parler de l’esport pour permettre à plus de personnes d’y accéder. La majorité des productions se font sur la plateforme Twitch qui possède beaucoup de codes difficiles à intégrer. Twitch propose un contenu esport et un contenu jeu vidéo sans véritable distinction. Cela amène à une difficile lecture pour quelqu’un qui recherche un contenu purement esportif.

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Parler simplement d’esport

Nous devons apprendre à parler plus simplement d’esport. Il est impossible d’espérer un effort que même la communauté n’est aujourd’hui pas capable de produire. L’esport, dans son usage le plus générique perd son sens et permet la confusion avec le jeu vidéo. Nous devons être exigeants lorsque nous faisons appel à la notion d’esport pour ne pas nous même la dénaturer. Un jeu comprenant des pratiques esportives ne doit pas être compris dans son intégralité comme un titre esport. Quand bien même un joueur professionnel reconnu propose une diffusion en direct, sa prestation est-elle celle d’un athlète s’il n’est pas sur un titre permettant une pratique esportive ?

Ces questions doivent pouvoir se poser et permettre d’alimenter notre réflexion. Il est important de savoir peser le poids des mots alors que les sponsors, très nombreux dans l’esport les utilisent dans une logique de marketing. L’intégration très récente du terme esport dans les mœurs se fait avec l’aide de la communauté. C’est à ceux vivant avec ardeur la passion de l’esport que revient la chance de mettre les mots sur des émotions, plutôt qu’à des sociétés qui reconnaissent le potentiel économique de l’esport, mais qui n’en saisissent pas pour autant toute l’originalité.

Je remercie Paul Arrivé et Bertrand Amar pour leur réponses assidues afin de rendre cet article possible.

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