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Aymeric Lesné : Le Stunfest n’échappe pas au présent et doit envisager la décroissance

Par Lenaic Leroy

En 2019, j’ai réalisé un état des lieux des LAN françaises en parcourant différents événements de l’hexagone. À la fin de mon périple, il ne me restait plus qu’un rendez-vous auquel je n’avais jamais assisté auparavant : le Stunfest.

Le Stunfest est un festival de jeu vidéo unique en son genre. Bien sûr, la Gamers Assembly n’est pas la Lyon e-Sport, mais je peux vous dire que le Stunfest est la promesse de quelque chose de différent, une expérience inédite.

Le festival m’a marqué en proposant une offre différente à ses visiteurs, une véritable philosophie de la façon dont le jeu vidéo traverse notre monde actuel. Grâce aux choix politiques d’organisation menés par l’association 3 Hit Combo, à l’ambiance chaleureuse des festivaliers, et surtout à sa grande programmation, le Stunfest est un endroit où, plus que nulle part ailleurs, j’ai vu l’horizon s’étendre à perte de vue.

Quatre ans plus tard, je suis de retour sur les traces du festival de jeu vidéo pour répondre à des questions qui me taraudent depuis tout ce temps. Il ne fait aucun doute pour moi que le Stunfest est à l’avant-garde d’un autre rapport au jeu vidéo en embrassant sa pluralité. Fort de ces observations, je me pose la question suivante : comment le Stunfest parvient-il à réinventer l’événementiel du jeu vidéo ?

Cette question centrale est le fil d’Ariane qui guide le questionnaire que j’avais préparé pour mon invité. J’ai eu la chance de trouver un interlocuteur qui avait toutes les réponses en la personne d’Aymeric Lesné, directeur de l’association 3 Hit Combo et membre fondateur du Stunfest en 2005.

Ensemble, nous avons évoqué les origines du Stunfest, ses singularités et son développement. Nous avons également abordé les choix politiques qui doivent être faits par le secteur de l’événementiel pour répondre aux enjeux actuels liés au développement durable, à l’accessibilité et à l’inclusivité. Il ne sera pas possible de faire tout le tour du Stunfest en un seul entretien, car il s’agit avant tout d’un événement qui invite à expérimenter par soi-même.  Malgré tout, dans ces quelques lignes, je vous propose de que l’on s’attarde sur certains des aspects les plus marquants du Stunfest.

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Bonjour Aymeric, est-ce que tu peux me raconter ton histoire avec le Stunfest ?

Je suis arrivé à Rennes au début des années 2000 pour étudier aux Beaux-Arts. Dans le cadre de mes études, je m’intéressais aux jeux vidéo en tant qu’objet d’étude.

En 2005, le Stunfest a d’abord vu le jour comme un rassemblement entre amis. J’aime bien raconter cette anecdote. J’avais affiché des annonces papier avec mon numéro dans plusieurs boutiques de jeux vidéo en précisant que j’avais une Neo Geo, King of Fighters et que je cherchais d’autres joueurs pour faire des parties.

Le Stunfest est d’abord une aventure entre copains, liée à ma passion pour les jeux vidéo depuis l’adolescence. Le lien avec les jeux de combat, qui sont les racines du festival, provient plus de mon rapport aux autres. On aime des jeux parce qu’on aime les joueurs et les joueuses avec qui nous partageons des histoires.

C’est à partir de là que nous avons commencé à organiser des tournois hebdomadaires dans la maison de quartier La Touche à Rennes. En avril 2005, nous avons décidé d’organiser un premier tournoi plus important, qui était le premier Stunfest. Déjà lors de cette première édition, il y avait des tournois de jeux rétro et de jeux musicaux, car d’autres amis s’intéressaient à des pratiques alternatives du jeux vidéo.

L’événement a pris de plus en plus d’ampleur et a attiré de plus en plus de festivaliers. L’association 3 Hit Combo, créée autour de l’événement, a généré de plus en plus de demandes de la part des collectivités. Des médiathèques, des maisons de quartier et des centres sociaux voulaient mettre des jeux vidéo à disposition du public. Une transition s’est opérée entre 2010 et 2014. La taille de l’événement ainsi que le travail qu’il représentait ont conduit à sa professionnalisation.

J’ai été président de l’association jusqu’en 2011, date à laquelle j’ai abandonné cette casquette pour travailler pour l’association. Aujourd’hui, je suis directeur de 3 Hit Combo. C’est toujours la même association qui s’est restructurée à la suite de différents apports, liés aux demandes et aux personnes qui constituent l’équipe. 

Ce début dans la Maison de Quartier La Touche, c’est très parlant de ce qu’est l’activité du Stunfest encore aujourd’hui ?

C’est peut-être mes cheveux blancs qui parlent, je parle d’une époque où le rapport au réseau était différent. Nos échanges se faisaient encore par forum, même si la majorité des rencontres étaient en réseau local, en IRL. Cette histoire avec la Maison de Quartier est liée à ma situation de l’époque. J’habitais dans le quartier et un matin, en me rendant à la boulangerie, j’ai vu une affiche pour une nuit de jeux.

Je ne connaissais pas l’endroit, mais je me suis renseigné sur l’événement et je suis allé sur place. Je leur ai expliqué qu’on était plusieurs à jouer aux jeux vidéo et qu’on voulait venir durant cette nuit de jeux. Ils m’ont ouvert les portes, entre autres l’accès à leur ludothèque, fondée en même temps que la maison de quartier en 1982. Dans cette ludothèque, ils avaient compilé tous les jeux possibles et imaginables, dont une très grande collection de jeux vidéo stockés depuis les années 1980.

Le Stunfest c'est d'abord conçu comme un rendez-vous compétitif de jeu de combat, devenant petit à petit un véritable festival de jeux vidéo

Le Stunfest s’est d’abord conçu comme un rendez-vous compétitif de jeu de combat, devenant petit à petit un véritable festival de jeux vidéo. Crédit : Stunfest

Dans les placards il y avait des Megadrives, MegaCD, Gameboy, Saturne, N64, NES, SuperNes, Import… En tant que collectionneur et adepte du rétro, j’ai tout de suite été intéressé. C’est de là que s’est tissée notre histoire, à partir d’un sentiment réciproque de reconnaissance entre joueurs qui réutilisaient un matériel qui n’avait pas été touché depuis près de 20 ans.

Le festival a forgé son identité là-bas et n’a quitté la maison de quartier qu’en 2007. Nous ne pouvions plus accueillir l’ensemble des festivaliers dans l’enceinte, mais nous avons toujours des activités à l’année avec la maison de quartier.

Le Stunfest a connu de nombreuses appellations, notamment celle de festival vidéo-ludique. Comment est-ce que tu définis aujourd’hui l’événement ?

Aujourd’hui, on dit simplement « festival de jeux vidéo ». Nous sommes passés par plusieurs étapes durant notre histoire. Au départ, le sous-titre était « Stunfest Battle of Roazhon ». Ce mélange de breton et d’anglais visait à jouer sur l’identité du tournoi autour des jeux de combat. En s’ouvrant à un public plus large, de 2009 à 2010, nous avons sous-titré le Stunfest « festival de jeux vidéo ».

En plus de la pratique des jeux d’arcade et rétro, des speedruns, des concerts et des conférences ont été ajoutés. Nous avions du mal à trouver des soutiens financiers de la part des collectivités, car le jeu vidéo n’était pas considéré de la même manière dans une période où il était principalement évoqué pour sa violence. En 2014, nous avons sous-titré le Stunfest « festival des cultures vidéoludiques » pour englober l’ensemble des pratiques culturelles environnantes au jeu vidéo.

Cette appellation a été utilisée jusqu’en 2016 et a permis de faire reconnaître le festival comme un événement culturel. C’est la même année que nous avons reçu des financements de la région et du département au titre de politique culturelle. C’est à partir de cette reconnaissance de la part des acteurs locaux que nous avons sous-titré l’édition de 2018 : « the 14th international video games rendez-vous ».

  On a passé un week-end au Stunfest

Dès 2019, et après la pandémie de COVID en 2021, nous avons commencé à nous dire que nous n’avions plus besoin d’essayer de légitimer le jeu vidéo. Nous ne cherchons plus à appeler le festival autrement, le Stunfest est un festival de jeux vidéo.

Quand on écrit festival de jeu vidéo on l’écrit au singulier. Ca permet de considérer le jeu vidéo comme un outil d’expression, au même titre que le cinéma, la musique, la peinture et non comme un objet, exposable dans une vitrine. Un festival est un moment de convivialité, de retrouvailles et le jeu vidéo, comme le cinéma ou la musique, n’a pas besoin d’être qualifié différemment. Nous avons eu besoin de toutes ces étapes pour décrire au mieux tout ce qui se passait dans cet événement.

Sur la carte des événements liés au jeu vidéo en France, le Stunfest a une place singulière. Est-ce qu’il y a une philosophie propre au Stunfest ?

Je pense que j’aurais du mal à répondre brièvement avec mes propres mots. Cependant, ce que nous avons déjà évoqué reflète déjà beaucoup de la philosophie du Stunfest. Nous croyons que le jeu vidéo n’est pas simplement un objet commercial ou de loisir, mais un médium et un support d’expression qui donne lieu à des formes pluridisciplinaires. Nous ne fermons aucune porte aux disciplines et à la création artistique.

Tu parles de philosophie, nous avons même organisé des conférences et des débats philosophiques au Stunfest. Nous sommes ouverts à toutes les formes que le jeu vidéo peut prendre et nous ne prétendons pas que le jeu vidéo est un objet arrêté.

Sur la grande scène du Liberté, les compétitions s’enchaînent, le public profitant du rendez-vous dans des conditions optimales. Crédit : Stunfest

Comme l’a écrit Alexis Blanchet, le coup de génie de l’événement repose sur notre considération du jeu vidéo comme de l’expression « tout est bon dans le cochon ». Nous accueillons des formes de jeu vidéo populaires ou plus institutionnalisées qui s’entremêlent, ce qui génère des porosités avec différents publics qui viennent pour une forme de pratique et qui se retrouvent happés par la proposition de découvrir d’autres formes.

En apportant cette pluridisciplinarité dans l’événement, vous avez réussi à proposer un événement qui va plus loin dans la perception du jeu vidéo et qui attire le grand public et les professionnels.

Dans toute mise en œuvre, il faut prendre des décisions, mais le festival s’est toujours constitué d’agrégations de constats d’édition en édition. En 2010, les jeux indépendants ont été ajoutés, d’abord sur une simple table présentant le jeu The Great Paper Adventure par Pixelnest Studio. De 2010 à 2015, le jeu indépendant a pris de plus en plus de place dans le festival. Nous avons décidé de créer une journée professionnelle avant le festival pour répondre aux besoins de professionnalisation du secteur. Nous sommes passés de la pratique amateur au début des années 2010 à une professionnalisation accrue du jeu indépendant. Cette journée était une occasion de réunir des personnes qui n’ont pas souvent l’opportunité de se voir et d’échanger sur leur pratique.

Les retours ont été très positifs et l’édition de 2016 a été excellente. Néanmoins, elle a pris des proportions telles que toute l’équipe était épuisée, c’est pourquoi nous n’avons pas organisé de Stunfest en 2017. Nous avons profité de cette période pour nous questionner sur la restructuration de l’événement. C’est en 2017 que sont apparues les rencontres professionnelles ADDON, qui réunissent des chercheurs, des développeurs, des studios privilégiant les échanges et la création et le développement vidéoludiques.

Cette année, l’offre professionnelle comprend toujours les rencontres ADDON en amont. Elle répond également aux besoins des professionnels qui viennent au Stunfest pour repérer des jeux, rencontrer d’autres acteurs et se nourrir des programmations. La frange des personnes concernées est variée, allant du secteur de la recherche à l’éducation aux médias, et tous doivent pouvoir s’identifier et entrer en relation. Nous organisons une soirée dédiée à ces échanges et fournissons une application pour faciliter les rencontres et les échanges.

Pour ceux qui n’ont jamais fait l’expérience du Stunfest, c’est difficile d’imaginer l’étendue des contenus présentés. Il y a de quoi donner le tournis la première fois.

Cela reflète notre intention initiale en appelant l’événement Stunfest. L’idée du « stun » issue des jeux de baston se retrouve dès que l’on met un pied dans l’événement, où l’on est étourdi par une multitude de propositions. C’est un retour que nous recevons chaque année des festivaliers, qui pour les nouveaux venus peut être déroutant, mais pour les habitués, c’est une manière de redécouvrir les pratiques sous un autre angle.

Nous souhaitons maintenir cette sensation de surprise. Ces dernières années, nous avons inclus des spectacles de danse et de jeu vidéo. C’est la troisième année que nous proposons cette initiative, et nous passerons probablement à autre chose pour les prochaines éditions. Nous sommes constamment dans un renouvellement de notre approche, mais le public retrouvera toujours la tonalité et la couleur du Stunfest.

Une proposition comme la vôtre, c’est politique. Cela se traduit parfois par des prises de position, par des prises de risque ?

Le risque est au cœur de notre action. Il existe un véritable risque financier, en particulier lorsque nous nous engageons sur des projets qui n’ont jamais été réalisés auparavant. Nous ne pouvons pas toujours prévoir comment nos initiatives seront reçues et certaines sont entreprises sans avoir l’assurance de financements indépendamment de la billetterie du jour J. Cette année encore, nous sommes confrontés à une incertitude économique réelle. S’engager à fond pour une programmation inattendue implique une forme d’imprévu presque obligatoire pour garantir le succès économique.

En 2022, le Stunfest s'est délocalisé dans trois lieux différents, apportant une autre tonalité au festival.

En 2022, le Stunfest s’est délocalisé dans trois lieux différents, apportant une autre tonalité au festival. Crédit : Stunfest

Une réalité économique qui vous amenait il y a quelques années à tirer publiquement la sonnette d’alarme.

En 2014, l’événement a nécessité une collecte de fonds participative qui a été réitérée en 2015. L’installation dans la salle de spectacle du Liberté a augmenté considérablement les coûts, nécessitant le soutien de la communauté. Nous avions atteint un montant de 25 000 €, mais l’ensemble des contreparties n’a permis de dégager que 10 000 €. C’était surtout une très bonne action de communication pour le festival.

Certaines années ont été bien plus difficiles, il a parfois été nécessaire de gratter le fond et parfois, d’aller encore plus loin. En 2018 en particulier, après une année de pause, nous étions sereins pour l’édition et pourtant, les imprévus ont été nombreux. Nous avons subi une énorme chute de la billetterie, entraînant une perte directe pour nous de 80 000 €. Nous avons été en danger à plusieurs reprises, mais nous avons toujours réussi à maintenir notre activité, en gardant une certaine fragilité.

Le Stunfest, 3 Hit Combo, cela représente le travail de nombreux bénévoles, de salariés. On parle de combien de personnes au total ? 

L’association a déjà 7 salariés, 6 CDI et un CDD dont nous souhaitons pérenniser le poste. Toutes ces personnes travaillent sur les actions à l’année ainsi que sur le festival. Cela représente une chargée de communication, une administratrice, des personnes sur la médiation culturelle et l’animation et moi-même à la direction.

S’ajoutent pour le festival un directeur technique et une directrice de production qui sont renouvelés chaque année en tant qu’intermittent. Le directeur technique travaille sans interruption pour s’occuper de l’ensemble des préparatifs d’une année à l’autre. Une personne nous rejoint également pour assurer l’encadrement de l’ensemble des équipes bénévoles. Entre 40 et 50 professionnels sous statut d’intermittents ou d’indépendants œuvrent sur le festival ainsi que 200 à 250 bénévoles. On approche d’un effectif à 300 personnes pour assurer l’ensemble des actions sur l’année. 

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Le Stunfest s’inscrit à l’échelle européenne, mais aussi locale. Vous parvenez à faire entendre auprès des collectivités le rôle d’innovation et d’exposition du festival à l’extérieur ?

Nous poursuivons nos actions tout au long de l’année avec le Stunfest. Ces initiatives nous permettent de gagner en visibilité auprès des collectivités locales, de la métropole rennaise, du département et de la région. Nous sommes identifiés pour notre contribution à la culture et à l’éducation, mais nous sommes également sollicités pour notre expertise dans les nouvelles politiques liées à l’esport. Toutefois, nous abordons toujours ces questions sous l’angle de la pratique artistique, culturelle et éducative, plutôt que sous celui de la promotion.

Ces actions nous permettent d’obtenir des subventions essentielles pour le développement de l’activité de 3 Hit Combo. Le Stunfest est régulièrement associé à des programmes et politiques d’innovation économique, permettant de présenter notre travail à l’échelle nationale et internationale. Nous jouons également un rôle de catalyseur pour des projets de coopération internationale. Nous avons ainsi tissé des liens avec le Québec, où nous présentons régulièrement notre travail depuis plusieurs années. Cette coopération permet de créer des cercles vertueux entre l’activité annuelle et le festival.

Je suis convaincu que l’un n’aurait pas été possible sans l’autre, en regardant l’histoire de 3 Hit Combo.

J’aimerais évoquer avec toi plusieurs enjeux importants pour n’importe quel organisateur d’événement, à commencer par l’accessibilité. Qu’est-ce que vous parvenez à mettre en place pour être le plus inclusif possible? 

La structure qui était la nôtre en 2022 en divisant le festival en trois sites n’aura pas lieu cette année pour des enjeux de logistiques et d’accessibilité. Beaucoup de personnes ont été frustrées par les possibles files d’attentes ou l’impossibilité de se retrouver entre amis pour des soucis d’accessibilité. C’était un véritable problème d’accessibilité malgré des bâtiments adaptés aux personnes à mobilité réduite, car les distances entre chaque lieu ne facilitaient pas l’expérience des festivaliers. 

C’est pourquoi nous sommes de retour au Liberté, dans une configuration tout à fait singulière pour une salle de spectacle. Nous construisons un village de festival, des zones d’exposition et des scènes qui sont travaillées avec un directeur technique et une directrice de production qui sont acquis à la cause sur ces enjeux.

Le Stunfest c'est de la compétition, du jeu indépendant, de la découverte et des temps d'échanges et de conférence dédié au jeu vidéo. Crédit : Stunfest

Le Stunfest c’est de la compétition, du jeu indépendant, de la découverte et des temps d’échanges et de conférence dédié au jeu vidéo. Crédit : Stunfest

Je parle beaucoup de l’accessibilité physique des espaces, mais nous sommes très attentifs à l’accès financier du festival. Nous avons développé des tarifs adaptés pour tous les publics pour enlever la plupart des freins financiers. La réalité à laquelle on fait face est plus subtile puisqu’elle concerne directement l’accès aux jeux vidéo. 

Nous entreprenons des démarches avec certains studios, mais aussi des associations. Capgame, Handigamer et My Human Kit étaient présentes à plusieurs reprises sur le festival pour interroger les problématiques d’accessibilité du jeu vidéo. Aujourd’hui, c’est impossible de dire que l’ensemble des jeux peuvent être accessibles à toutes les personnes. On tente des actions ici et là, cela représente de l’énergie et des moyens pour être bon dessus. Nous sommes conscients du long chemin qu’il reste à faire sur la question. 

Nous avons adhéré au Collectif des festivals qui s’est engagé pour un développement durable. C’est un collectif qui œuvre sur les questions de développement durable, mais également d’accessibilité ou de sensibilisation contre les violences sexistes et sexuelles. Nous nous engageons sur l’ensemble de ces volets, que nous discutons pour optimiser au mieux les moyens à notre disposition. Je suis parfaitement réaliste, il y a encore beaucoup à faire pour atteindre le meilleur.

Une problématique trop peu considérée par les organisateurs d’événements en France reste l’alimentation. Trop souvent, l’offre n’est pas diversifiée et encore moins adaptée aux régimes alimentaires. C’est quoi la réponse du Stunfest à cette problématique ?

Il y a deux aspects à considérer en ce qui concerne l’alimentation lors d’un festival : le public et les équipes. Pour les équipes, nous avons un service de restauration fourni par un employé qui utilise des ingrédients locaux et prépare des plats maison. Nous sommes actuellement en train d’acheter de la vaisselle pour éviter d’utiliser des produits jetables pour les équipes, les artistes et les intervenants du festival.

Pour le public, nous cherchons à offrir une grande variété de choix sur le site du festival. Nous avons embauché des personnes pour préparer des crêpes et des galettes sur place, comprenant une sélection d’ingrédients végétariens et carnés. Cette année, quatre food trucks seront également présents pour compléter notre offre. Nous sommes attentifs à nos partenaires pour garantir un approvisionnement local en produits frais et une variété de plats répondant aux différents régimes alimentaires.

Aujourd’hui, il n’est plus possible d’installer un simple stand de burgers dans un coin et de penser que cela suffit. Les festivaliers ne tardent pas à réagir lorsque l’on ne propose pas une variété suffisante de produits.

Récemment, vous avez adhéré au Collectif des festival, un organisme engagé pour le développement durable. Tu peux m’expliquer la démarche qui est la vôtre jusqu’à cette adhésion ?

Au départ, nous avons découvert le collectif de par notre volonté de mettre en place des poubelles de tri. Le Collectif des festivals met à disposition ce type d’équipement à des événements qui le demandent. Nous avons travaillé avec eux sur des projets passés tels que la récupération des mégots ou l’accessibilité à l’eau.

Ces premières années d’échange se limitaient à cela, car lorsque nous avons envisagé la possibilité d’adhérer, ils ne considéraient pas le Stunfest comme un véritable festival. Quelques années plus tard, ils ont changé d’avis et notre adhésion a été acceptée avec un certain délai dû à la crise sanitaire. En ce qui concerne les questions de gestion des ressources matérielles, de tri des déchets ou d’accès à l’eau, ils fournissent une liste de prestataires grâce à leur réseau de festivals.

Ils sont également impliqués dans la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, qui peuvent survenir lors de n’importe quel événement. Je sais personnellement que par le passé, nous avons connu des cas d’agressions auxquels nous n’avons pas su réagir. Cette question a pris une place importante dans nos instances et il est impossible de rester les bras croisés. Nous n’avons pas attendu l’adhésion au collectif pour prendre des mesures inscrites dans le règlement intérieur. Des équipes sont formées pour agir en conséquence sur le festival et pour afficher notre campagne de sensibilisation lors de l’événement.

Nous travaillons avec Rennes Métropole sur les questions de développement durable et de lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Ils nous apportent des outils, notamment des boussoles d’éco-responsabilité. Celles-ci permettent d’évaluer la situation et de fixer des objectifs à long terme. Ils sont en relation avec le Collectif des festivals et c’est pour toutes ces raisons que notre adhésion est une étape nécessaire et logique plutôt qu’un simple début de prise de conscience.

Quels sont les enjeux que vous avez identifiés pour le Stunfest et quelles sont vos réponses à court et à long terme ?

Certains enjeux nécessitent des actions à long terme. Cependant, le fonctionnement même des jeux vidéo pose un paradoxe. Les machines que nous utilisons contiennent des métaux rares qui ne sont pas recyclables. Ainsi, pour être complètement écologiques, nous devrions éviter de jouer aux jeux vidéo. La meilleure chose que nous pouvons faire est d’adopter une attitude de réemploi. Nous pouvons acheter des consoles et des jeux d’occasion, les réparer et recycler au maximum nos ressources. Cela peut être réalisé grâce à l’achat mutualisé, pour que les consoles et les jeux profitent au maximum de structures.

L’espace de salon du Stunfest est tenu par des associations et offre une variété de contenu unique en son genre. Crédit : Stunfest

J’estime que jouer à des jeux rétro est plus écologique que de jouer avec les dernières générations de consoles. Cependant, ce n’est pas une solution totalement écologique. La question écologique doit être abordée dès l’achat des consoles.

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La première étape pour améliorer l’aspect écologique du Stunfest est de travailler sur la gestion des déchets, l’alimentation, la vaisselle et les imprimés. Nous cherchons à éradiquer l’utilisation de bouteilles en plastique et à réduire autant que possible l’utilisation de flyers.

En ce qui concerne les violences sexistes et sexuelles, ainsi que le développement durable, la sensibilisation de tous les acteurs présents sur le site est primordiale. Nous avons une charte très explicite sur ces enjeux, qui s’applique à tous les contrats de travail, les exposants et les associations présents sur place. Nous ne pouvons ni interdire ni obliger, mais nous pouvons proposer des alternatives qui soient les plus respectueuses possibles.

Enfin, nous devons considérer les difficultés économiques auxquelles nous sommes confrontés dans le contexte actuel. Tout porte à croire que nous devrons adopter une forme de décroissance à l’avenir. Cela concerne non seulement l’ampleur du festival, mais également la nature des choses que nous pouvons montrer. Les contraintes économiques et sociales auxquelles nous sommes confrontés nous amènent à envisager une forme de décroissance pour le bien de tous.

Un festival de la sorte est très énergivore et la décroissance est une manière d’apporter du mieux être aux personnes. Nous devons être responsables et prendre en compte le coût d’un billet de festival, que ce soit pour la collectivité qui finance ou pour l’organisateur. Nous avons été en mesure de réaliser le festival grâce à une grande quantité de bénévoles par le passé, mais maintenant nous devons tenir compte du coût des énergies salariées pour pérenniser notre activité.

Aujourd’hui, quelle est la position de 3 Hit Combo concernant les violences sexistes et sexuelles ?

Nous avons une longue liste d’enjeux et de sujets à aborder, et nous avons commencé par nous concentrer sur l’essentiel. Bien que la formation soit obligatoire pour toutes les structures qui déposent une demande de financement au CNC, nous avons jugé insuffisant de limiter cette question à une simple journée d’information, qui ne concerne que les dirigeants des structures, en l’occurrence le président de l’association et moi-même.

Une fois que le sujet a été soulevé, nous avons réalisé qu’il fallait aller au bout des choses pour se former. Nous avons donc mis en place des dispositifs, en collaboration avec Rennes Métropole et le Collectif des festivals pour sensibiliser les salariés et l’ensemble du conseil d’administration aux enjeux en question. Lors d’un séminaire de rentrée, nous avons dressé la liste de tous les enjeux, du plus généraliste aux plus spécifiques aux jeux vidéo, en passant notamment par l’identité digitale sur des réseaux tels que Discord.

L'accessibilité, l'inclusivité et le respect de l'autre sont des piliers pour assurer le vivre ensemble durant toute la durée du festival. Crédit : Stunfest

L’accessibilité, l’inclusivité et le respect de l’autre sont des piliers pour assurer le vivre ensemble durant toute la durée du festival. Crédit : Stunfest

Nous avons également pris en compte les enjeux liés au streaming et à Twitch, en veillant à modérer tout ce qui se passe sur le chat, en affichant les pronoms des personnes lorsqu’elles apparaissent sur un stream ou une programmation, et en rappelant l’interdiction de toute forme d’agression dans notre règlement intérieur.

Pour repérer les comportements problématiques, nous allons afficher sur l’ensemble du site un numéro direct vers le staff, afin de prévenir toute situation problématique. Les membres du staff seront formés pour recueillir la parole des victimes et des témoins, et agiront en conséquence, sans pour autant se substituer à la loi ni au travail des agents de sécurité qui dépendent eux-mêmes des forces de l’ordre municipales.

Dès cette année, tout agissement ayant été signalé à l’association sera un motif suffisant pour refuser la participation à la programmation ou aux activités de l’association de toute personne ayant commis ce type d’agissement.

Je sais que certains enjeux, tels que l’équité au sein de notre programmation, nécessitent plusieurs années de travail pour être atteints. Concernant les violences sexistes et sexuelles, il est important de noter que la mise en place d’un règlement intérieur et de quelques journées de formation ne suffit pas à devenir parfaitement conscient et à agir correctement. Nous continuerons donc à travailler sur ces sujets au fil des éditions.

Nous arrivons à la fin de notre heure d’entretien, avant de nous quitter, veux-tu ajouter un dernier mot ?

La raison d’être du festival est de ne pas enfermer chaque pratique dans un silo différent. Pour différentes raisons, nous avons dû réduire le nombre de jeux présentés sur la scène des jeux de combat. Cette décision a heurté de nombreux joueurs et les retours n’ont pas toujours été faciles à lire. Cela est cohérent avec une programmation tournante annuelle, mais c’est une décision que nous subissons autant que les festivaliers. Nous faisons de notre mieux pour nous adapter et valoriser chaque proposition de la meilleure façon possible.

Malheureusement, les circonstances nous ont contraint et nous n’avons pas pu faire tout ce que nous voulions pour cette édition. Je ne peux pas faire de promesses pour l’avenir, mais nous faisons de notre mieux pour maintenir une grande diversité sur le Stunfest, en particulier dans la programmation compétitive.

Merci Aymeric, en souhaitant le meilleur pour toi et toute l’équipe de 3 Hit Combo !  

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Il est difficile de clore cet entretien tant il y a de sujets dont j’aimerais vous parler . Dans quelques semaines, je me rendrai de nouveau au Stunfest et j’espère pouvoir faire le plein de découvertes dans ce rendez-vous si spécial. Je ne peux que vous encourager à découvrir le Stunfest si vous n’avez jamais eu l’occasion de visiter ce festival emblématique.

Je parlais d’avant-garde au début de cet article, et je ressors de cet échange convaincu que les propos d’Aymeric sont à la hauteur de cette appellation. Il a un regard attentif et curieux sur ce qu’est le jeu vidéo entre les mains des joueurs. Le Stunfest se démarque également sur les questions d’organisation en embrassant l’ensemble des enjeux qui touchent aujourd’hui notre société.

Le secteur du jeu vidéo, porteur d’une forme d’innovation et de recherche du progrès durant des années, n’est aujourd’hui pas au rendez-vous de la transition écologique et sociale. L’événementiel français n’échappe pas à cette critique adressée à l’ensemble du secteur. Aymeric reconnaît volontiers qu’un rendez-vous comme le Stunfest ne faisait pas exception en la matière. Néanmoins, ils ouvrent aujourd’hui la voie vers une autre manière d’aborder la question avec un mot qui fait toujours peur : la décroissance.

Les grands salons du jeu vidéo, l’esport, le streaming, sont pris dans un capitalisme ultra libéral où la compétitivité en jeu comme en affaires est devenue la valeur cardinale portant ce modèle. Une forme d’aliénation qui ne reconnaît plus d’autre issue qu’une sortie de la mêlée par le haut, attisant inlassablement la mise en concurrence.

Le Stunfest participe à développer d’autres imaginaires plus désirables, qui mettent l’intégrité au même plan que la culture et le divertissement. Il est sensible à une pratique essentiellement culturelle, à échelle humaine. Il est tout aussi sensible aux conditions de travail, aux modes de production et au développement individuel et collectif. Le Stunfest est une bouffée d’air pur pour le secteur, une bulle radieuse, mais jamais à l’abri d’éclater. Chérissons cette oasis, et chacun des rares espaces qui nous offrent aujourd’hui ces possibles, plus désirables.

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