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Hajinsun : « Il faut se battre contre les clichés dans l’esport ! »

Par Alexandre Hellin
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Réussir dans l’esport n’est pas qu’une question de travail ou de talent. C’est aussi une question de chance qu’il faut réussir à provoquer, le plus souvent, en sortant volontairement de sa zone de confort.

Se sentir légitime est loin d’être une raison suffisante pour que l’esport vous laisse prendre place à bord.

Vous envisagez sérieusement de devenir joueur esport professionnel ? Commentateur ? Coach ? Dirigeant d’équipe ?

Peu importe votre objectif, personne ne vous donnera une chance gratuitement si vous n’allez pas la chercher.

Pour réussir à créer l’histoire qui vous berce chaque nuit, vous devez prendre des risques et faire preuve d’initiative.

C’est précisément ce qu’Hyunseon « Hajinsun » Park a fait.

Arrivée tout droit de Corée du Sud à l’âge de 9 ans, Hajinsun grandit en France dans un environnement complètement différent de ses repères habituels. Grâce à son sens du travail inculqué par ses parents et son envie de réussir, elle obtient, près de 10 ans plus tard, un diplôme d’ingénieur dans une école réputée comme excellente.

Les plus grandes entreprises du monde lui ouvraient ses portes. Pourtant, Hajinsun décide d’écouter son cœur pour s’investir à 2000% dans l’esport.

Capable de parler aisément coréen, français et anglais, il ne lui a pas fallu longtemps pour bousculer le destin. En l’espace de 3 ans, elle conquiert les plus grandes compétitions internationales en qualité de traductrice et présentatrice, notamment aux côtés de Laure Valée.

Comment a-t-elle vécu cette période intense, et pour le moins, inattendue ? Qu’attend-elle pour la suite de sa carrière ? Quelle était sa motivation pour devenir traductrice dans l’esport ?

C’est ce que j’ai voulu découvrir en partant à la rencontre d’Hajinsun. Durant plus d’une heure, nous sommes revenus sur son histoire depuis son arrivée en France jusqu’à l’obtention de sa place chez Misfits, équipe présente en LEC sur League of Legends en tant que traductrice (et bien plus !).

J’ai une profonde admiration pour Hajinsun, et suis persuadé que vous apprécierez l’interview.

Bonne lecture !

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Bonjour Hajinsun ! Pour débuter cette interview, peux-tu te présenter et nous expliquer ce que tu fais au quotidien ?

Bonjour ! Je m’appelle Hyunseon Park. On me connait dans l’esport sous le pseudo « Hajinsun ». Je viens d’avoir 27 ans et suis traductrice de l’équipe Misfits en LEC depuis décembre 2018.

La structure vient de recruter deux Coréens : Beomhyun « Gorilla » Kang en tant que support, et Jeong-hyeon « PoohManDu » Lee en tant qu’assistant coach. Je les aide au quotidien dans leur communication avec le reste de l’équipe. J’ai aussi un rôle de manageuse puisque dès qu’ils ont un besoin, ils viennent me voir directement.

Je suis, en quelque sorte, le double de PoohManDu. Il commence tout juste à apprendre l’anglais, donc, quand il discute avec le coaching staff, je suis derrière lui pour l’aider. Dans ces moments, Hajinsun disparaît et essaie de devenir PoohManDu pour que la communication soit la plus claire possible.

Avant d’en parler plus en détails, j’aimerais revenir sur ton histoire dès l’enfance. Tu es née en Corée du Sud et tu es arrivée à Paris à l’âge de 9 ans. Tes parents voulaient t’offrir de meilleures opportunités à l’international et n’appréciaient pas le système éducatif sud-coréen. Il y a une raison particulière pour laquelle ils ont choisi de venir s’installer à Paris ?

Dans la culture coréenne, c’est une pratique assez courante de quitter son pays pour l’éducation de ses enfants. Les Coréens choisissent généralement des pays anglophones, par exemple le Canada ou l’Australie. Ça n’intéressait pas mes parents. Concernant les États-Unis ou l’Angleterre, tout est cher là-bas.

La France est connue pour son éducation supérieure et gratuite. En plus, mes parents avaient des amis ici qui avaient déménagé de Corée un an avant nous. C’était plus simple de s’y installer.

Je n’ai pas trop de souvenirs de mon arrivée, donc c’est plutôt un choix subi. Ma mère me raconte que tout le monde essayait de l’empêcher de partir en lui disant « Mais tes enfants, ils travaillent très bien en Corée ! Pourquoi tu prends le risque de tout lâcher pour aller en France ? »

Justement, tu peux revenir sur ce système éducatif sud-coréen ? Apparemment, même l’école est ultra-compétitive dans le pays.

C’est vrai. En Corée, en CP, les cours se terminent le midi. Plus on monte en niveau, plus les cours se terminent tard. Par exemple, au lycée, il y a des permanences obligatoires à l’école le soir. Seulement, la plupart des enfants ont des cours privés en plus que ce soit des mathématiques, de l’anglais, du piano, de l’art plastique, du sport, etc.

Ces cours se font dans des établissements privés que tes parents paient. On appelle ça des « Hagwons ». Ça existe seulement en Corée et au Japon. Tous les enfants y vont sauf si ta famille n’a pas d’argent ou qu’elle ne s’intéresse pas à ton éducation, ce qui est extrême en Corée.

C’est un grand souci pour moi. Il y a un problème de motivation dans les écoles et on subit une grande pression de la performance. C’est un cercle vicieux. Les « Hagwons » représentent une grosse partie du système éducatif et économique coréen. Ils devraient disparaitre, je pense.

J’ai grandi en France et je peux le dire : les enfants français sont 1000x plus heureux que les enfants coréens. En France, tu n’es pas soumis aux mêmes obligations, surtout sur les cours particuliers. Quand tu vis dedans, et que tout le monde fonctionne comme ça autour de toi, tu ne te rends pas compte que ce n’est pas normal. Lorsque j’avais 9 ans, c’était normal pour moi de faire des cours de maths jusqu’à 9h le soir après l’école.

Quand on parle de compétitivité sur les études, ça va loin. Tu as des concours où tu peux voir que la ville sélectionne les enfants les plus doués pour leur permettre d’avoir des cours en plus. J’ai suivi ce programme. C’était intensif. Tous les mercredis après-midi, je devais aller dans un laboratoire situé dans un collège ou un lycée pour suivre des cours de sciences supplémentaires.

Comment tu as vécu ce changement de culture entre l’Asie et l’Occident ?

Je suis arrivée en France au mois de mai 2001. On m’a intégrée dans une classe pour les internationaux non francophones. Malheureusement, c’était la fin de l’année scolaire, donc tous les enfants étrangers parlaient déjà français. C’était une période difficile à vivre, car je ne comprenais rien de ce qu’on me disait. Je n’arrivais à communiquer avec personne. Heureusement, il y avait une Coréenne dans le groupe et j’ai pu sympathiser avec elle.

Je me rappelle très vaguement cette période comme je te disais. Ma mère me raconte que je pleurais tout le temps quand je rentrais de l’école parce que je ne comprenais rien. Je ne voulais plus aller à l’école. J’ai l’impression que mon cerveau a supprimé cette partie de mon enfance pour ne garder que les souvenirs positifs.

Durant l’été, j’ai eu une professeure de français à la maison. On me demande souvent comment j’ai appris la langue, car je n’ai pas d’accent et je ne suis pas arrivée si jeune que ça.

J’ai tout simplement appris par cœur un « J’aime Lire », un magazine pour enfant de 6 à 13 ans. C’est vraiment tout ce que j’ai fait. L’apprentissage était très axé sur l’oral, donc j’écoutais les cassettes vidéo, je m’enregistrais et je répétais tout.

En septembre, j’étais capable de parler français pour que les autres enfants me comprennent facilement. Seulement, on m’a renvoyée dans une classe non francophone parce qu’il faut qu’un élève étranger y reste une année entière avant de passer en classe normale française, quand il ne parlait pas la langue.

Ma professeure voyait bien les progrès que j’avais faits durant l’été. Elle s’est battue avec la directrice de l’école pour raccourcir mon passage dans cette classe et elle a réussi puisque 4 mois après, en janvier 2002, j’intégrais une classe normale de CM1. C’est là que ma vraie scolarité en France commence.

On va faire un bond dans le futur. Tes études t’emmènent dans une grande école d’ingénieurs française. En 2012, tu commences à jouer à League of Legends. Au départ, tu ne t’intéresses pas forcément à l’esport, mais en 2015, tu décides de te rendre pour la première fois à un événement esport : la Dreamhack Tours. Pourquoi tu y vas ?

C’est exact, j’ai commencé League of Legends en 2012 ! Dès l’année 2013 et 2014, je regardais souvent le portail Millenium qui, à l’époque, était plus regardé que Twitch, mais c’est vrai, je n’étais pas plus intéressée que ça. En mai 2014, il y a eu les All Stars à Paris. Des amis ont acheté leurs billets pour y assister sans me le dire. J’ai énormément regretté ce moment. C’était à côté de chez moi, l’événement était sympa et je connaissais le jeu. Je leur en ai voulu longtemps [rires].

En 2015, c’était mon année de césure, et en mai, il se trouve que j’avais du temps libre. J’ai beaucoup d’amis sur Tours. C’est une ville que je connais et que j’aime beaucoup. L’idée d’aller à la Dreamhack Tours est venue assez vite puisqu’on faisait déjà des LAN entre amis là-bas. J’y suis allée et l’expérience était vraiment géniale.

Tu y es allé avec des amis, mais tu as eu aussi l’occasion de rencontrer de nombreux joueurs de Starcraft 2 ! Peux-tu nous en parler ?

Oui, je suis vraiment allée à la Dreamhack Tours en touriste initialement. Je n’ai pas pris de pass LAN parce que je ne me voyais pas jouer 3 jours de suite dans une salle. Deux de mes amis ont pris le leur et se sont inscrits au tournoi Hearthstone. On a croisé un étranger qui partait de l’événement et nous a donné des bracelets VIP, donc ça tombait bien [rires].

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PartinG, vainqueur du tournoi Starcraft 2 de la Dreamhack Tours en 2015. Crédits : Adela Sznajder.

Je passais mon temps à regarder mes amis jouer. Le soir, on dormait sous les tables, comme tout le monde. C’était sympa [rires]. Parmi ma bande d’amis, il y en avait un qui était semi-pro sur Starcraft 2 du nom d’aSaHerba. Il connaissait tous les joueurs de la scène alors que moi, je connaissais le jeu que de nom ou des joueurs coréens reconnus comme Flash.

Il m’expliquait tout ce qu’il se passait dans les matchs. Quand on croisait un joueur professionnel, il me disait « Ah regarde, il y a MC ! » ou « Ah regarde, il y a HuK ! ».

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Hajinsun aux côtés d’HuK et d’MC lors de la Dreamhack Tours 2015. Crédtis : Hajinsun

Je n’avais aucun à priori sur ces joueurs. Je n’étais pas une fangirl. Pour moi, ils étaient des Coréens lambda qui jouaient à des jeux vidéo, même si je sais qu’ils étaient professionnels et avaient beaucoup de fans. Ça a facilité les relations que j’ai développées avec eux. Le soir durant l’after party de la Dreamhack Tours, j’ai discuté avec MC et il me disait qu’il ne viendrait pas, car il n’aime pas boire de l’alcool.

Je l’ai emmené dans un bar où l’on pouvait jouer à des jeux de société près de place Plume. On a fait un Mikado et l’ambiance était vraiment cordiale. On lui a paié une bière et à la fin de la soirée, on a fait un saut à l’after party, mais tous les Coréens étaient déjà partis, car ils avaient trop bu. D’ailleurs, certains ont raté leur avion le lendemain. C’était vraiment marrant [rires].

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Superbe expérience ! Nous étions en mai, et quelques mois plus tard, tu contactes Riot Games pour participer aux phases de groupe des Worlds 2015 à Paris au Dock Pullman en tant que traductrice. Ils acceptent et à cette occasion, tu approches les joueurs et notamment Faker, considéré à cette époque comme le meilleur au monde. Comment tu vis ce moment ?

Je suis justement en train de vérifier le mail que je leur ai envoyé. C’était un 27 septembre 2015. Je joins mon CV, que j’ai réalisé en école d’ingénieur, en leur expliquant mon parcours.

Je mentionne que je parle anglais couramment, je suis née en Corée, que j’habite à Paris depuis 14 ans, que je suis une fan de League of Legends, mais aussi une joueuse, que j’ai traduit du coréen en français dans mon église ou que j’ai chanté la chorale de l’église américaine pendant 5 ans. Avec le recul, je leur raconte des choses inutiles et ce n’est pas du tout professionnel…

J’écris même une phrase où j’explique que j’ai contacté Tweekz, un caster connu en France, pour traduire les Worlds, mais qu’il ne m’a pas répondu. Comment ont-ils pu me prendre avec ça ? [Rires].

D’ailleurs, anecdote assez marrante. Je leur parle de Tweekz parce qu’à la DH, il y avait un stand Millenium où j’ai remporté une partie me faisant gagner un skin Vel’Koz. Sauf qu’ils ont totalement oublié de me l’envoyer ! Je contacte Tweekz directement sur Facebook en message privé, car c’est le seul que je connais de la structure. Il me répond en me disant qu’ils ont perdu la liste de tous les gagnants, donc il me l’offre personnellement en m’ajoutant sur League of Legends. C’était assez marrant.

Pour en revenir aux Worlds, Riot me répond le jour même en m’envoyant un contrat NDA (accord de confidentialité, ndlr) à signer. Je ne m’y attendais vraiment pas.

J’ai l’occasion d’interviewer quelques personnes depuis le début d’esport insights et, très souvent, ce schéma revient. Le fait d’aller chercher ses opportunités soi-même, car elles ne tombent pas du ciel. Ça ressemble un peu à l’histoire de Laure Valée qui envoie un mail à Riot Games pour participer au plateau des LEC pour réaliser les interviews des joueurs ou d’un Shanky qui contacte Gamers Origin pour créer une grande équipe française sur League of Legends. Comment vis-tu cette expérience aux Worlds ?

J’étais en backstage pour le documentaire « Legends Rising » où Riot Games suivait 5 joueurs tout au long de l’année. C’était génial de découvrir un événement comme ça de l’intérieur où je voyais toute l’organisation des équipes.

Je devais suivre l’équipe de production de ce documentaire pour traduire ce que les joueurs et staffs coréens racontaient. J’avais accès à tout et notamment la communication pendant la phase de draft du coach, et ça avait une valeur inestimable. C’était kkOma, le coach de SK Telecom à l’époque où ils roulaient sur tout le monde. C’était une expérience incroyable. Comme c’était une traduction en interne, il y avait moins de stress que sur scène.

Qu’est-ce qui te motive à envoyer ce mail à l’époque pour faire de la traduction ?

Dans tous les cas, je voulais aller voir les Worlds, donc autant tenter ma chance. Je ne réfléchissais pas à l’époque. D’ailleurs, je ne pensais pas devenir traductrice dans l’esport.

Je faisais des études d’ingénierie, mais la traduction a toujours fait partie de ma vie. Ma mère est coréenne, et même quand tu habites en France pendant 10 ans, à 40 ans, tu n’apprends pas une langue comme ça, surtout le français [rires].

Depuis toute petite, j’ai l’habitude de traduire pour mes parents au quotidien quand il faut aller faire les papiers, aller chez le médecin ou toutes les autres tâches quotidiennes.

Traduire, ce n’est pas quelque chose de compliqué pour moi. Par contre, et je le dis assez souvent, je n’ai pas fait d’études de traduction donc je me refuse de faire de la traduction officielle, par exemple avec des politiques ou l’ambassade. Je pourrais, mais je ne serais pas confiante. Dans l’esport, ce sont des discussions quotidiennes, donc l’important est de connaître le jeu plus que des termes professionnels ou diplomatiques.

Je reçois énormément de messages d’étudiants en langue pour me demander comment je suis devenue traductrice dans l’esport. Ça s’est fait naturellement. En 2015, quand j’ai vu toute cette foule passionnée d’esports réunie ensemble, c’est là que je me suis dit qu’il fallait absolument que je travaille dans ce milieu.

À l’époque, j’étais en année de césure et je devais choisir une option, car j’étais en 3ème année. Je me posais beaucoup de questions sur ce que je voulais faire dans ma vie. J’ai lu ton interview de Laure Valée et je la rejoins sur le fait qu’elle est probablement la dernière génération à rejoindre l’esport sans diplôme où tu apprends sur le tas. Personnellement, je suis vraiment limite parce que la traduction, c’est un métier à part dans l’esport. Il n’y en a pas beaucoup en France. Je crois même que je suis la seule qui traduise du coréen, du français et de l’anglais dans l’esport.

Avant de savoir que tu voulais évoluer dans l’esport, tu imaginais faire quoi ?

Pour mes études, j’ai choisi l’option système d’information avec la spécialité IT Business, dans la filière management de projet à l’international. Pour mon projet de fin d’études, j’étais chez Canal + en tant que product owner sur leurs applications mobiles, web et tablettes. Ils avaient un projet d’application esport à l’époque d’ailleurs. Voilà ce que je m’imaginais faire : de la gestion de projet pour développer un produit numérique.

Sur une casquette très technique finalement.

Pas nécessairement. Les grandes écoles forment des personnes sur leurs soft skills. Elle réside ici leur valeur ajoutée. Ça se rapporte au management. J’ai fait du développement, et ça ne me plaisait pas de rester assise devant mon ordinateur toute la journée pendant 6 mois à coder.

À l’époque, je me posais beaucoup de questions sur la valeur que je peux apporter aux gens. Quels sont mes points forts ? Qu’est-ce que j’aime faire ? Après avoir fait une grande école, tu peux avoir des salaires de 60.000€. C’est bien, mais je me disais que si c’était pour être malheureuse tous les jours dans ce que je fais, je préfère gagner moins d’argent et être bien dans mon quotidien.

Ça peut paraitre anodin comme raisonnement, mais j’ai une pression familiale en moi. Je ne peux pas oublier les choix que mes parents ont faits pour m’assurer un avenir. Ils ont sacrifié leur avenir pour que je puisse avoir toutes mes chances et m’épanouir. Ils s’attendaient à ce que je rejoigne une entreprise comme Google ou Facebook après mes études.

Comment tes parents ont accueilli ce choix d’aller dans l’esport ? Ils connaissent peut-être mieux le milieu que les parents français avec l’effervescence qu’il y a en Corée depuis les années 2000.

Ils voient ce qu’est l’esport, mais ils ne connaissent pas forcément les jeux ou ce qu’il s’y passe, notamment le salaire des joueurs et comment l’économie fonctionne. J’ai été diplômée en décembre 2017 avec la fin de mon stage chez Canal +. Ma mère m’a posé la question de ce que j’envisageais pour la suite. Mes parents ont toujours été compréhensifs, et ils savaient que si je faisais ce choix, c’est parce qu’il me rendait heureux. Si je suis ce que je suis, c’est grâce à eux.

Ma mère m’a toujours dit, depuis toute petite : « Ma fille, dans la vie, tu pourrais faire ce que tu veux. Tu veux devenir présidente ? Tu le peux. Tu veux devenir docteur ? C’est pareil ! »

Elle te donne confiance en tes capacités !

J’ai grandi comme ça, et je pense que ça a forgé mon caractère. Par exemple, je n’ai pas peur d’être une femme dans l’esport. Je n’ai pas peur de tenter de nouvelles aventures. Elle m’a insufflé ce courage et cette audace d’entreprendre ce dont j’avais envie dans la vie. Je lui ai expliqué calmement que l’esport réunit plusieurs passions chez moi, et notamment celle des enfants.

Ah ! Les pauvres [rires].

[Rires] J’ai mon BAFA depuis l’âge de 17. Ils représentent l’avenir du monde et l’esport est un format de divertissement sain qui réunit énormément de jeunes. Plus j’évolue dans le milieu, plus je me rends compte que le divertissement est une part importante de notre vie.

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L’esport réunit de jeunes fans du monde entier. Crédits : LoL esports

Pourquoi on gagne de l’argent ? Pour vivre et manger, bien sûr, mais aussi et surtout pour se procurer du plaisir.

Pour certains, ça sera de bien manger, sortir avec ses amis et d’autres les jeux vidéo et l’esport. Les gens se demandent pourquoi les joueurs de football sont payés des millions, tout simplement parce que le monde entier les regarde. C’est pareil pour le cinéma, la musique ou l’art en général quand il devient mainstream.

L’esport n’est pas aussi grand que ça encore, mais ça va le devenir. Les joueurs actuels sont payés des centaines de milliers d’euros par année, même si pour l’instant ce salaire n’est pas justifié, il va le devenir, car le divertissement est une des raisons de vivre de l’humanité.

En tout cas, ça raconte des histoires et c’est ce que les gens aiment.

Les gens font ce qui leur plait dans leur temps libre, et l’esport en fait partie. C’est en plein essor. Donc j’explique tout ça à ma mère, en lui disant que j’adore ça et que j’ai de belles opportunités, car, je suis notamment franco-coréenne et que c’est très rare dans l’esport. Elle me fait confiance, et de toute façon, elle sait aussi qu’une fois que je suis déterminée, elle ne me fera pas changer d’avis [rires].

Tu as aussi un diplôme d’ingénieur, donc tu as fait le plus dur et tu es à l’abri du besoin. Si ça ne fonctionne pas, tu peux retrouver un poste sans problème.

Oui, j’ai cette sécurité, car mon diplôme ne va pas disparaitre.

Revenons sur le métier de traductrice que tu commences à faire. Tu nous expliques que tu n’as pas de diplôme dans cet univers pour être considérée comme traductrice professionnelle.

Oui, je respecte ce métier, car je sais à quel point il est dur. Des gens font des études pour ça et il existe des traducteurs certifiés. Je ne veux pas leur enlever ce mérite. Je ne souhaite pas me vendre comme traductrice professionnelle, même si je le suis, dans un certain sens.

Malgré tout, tu pratiques principalement de la traduction en live, qui est, à mon sens, le type de traduction le plus difficile à mener. Quelles difficultés tu rencontres à faire ça ?

Il faut beaucoup d’entraînement. C’est une question d’habitude. Il se trouve que je suis chrétienne protestante et j’ai eu mes premières expériences de traduction sérieuses à l’église. J’étais dans une communauté coréenne où tout le culte se fait en coréen. Pour les Français de l’église, qui viennent, car ils ont un mari ou une femme coréen(ne) ou qu’ils aiment juste le culte coréen, je traduis en live ce que dit le pasteur. Ici, je faisais de la traduction du coréen vers le français et ça m’est venu assez naturellement.

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J’ai commencé ça à l’âge de 20 ans pour le faire régulièrement. En 2017, je le faisais encore deux fois par mois. La plus grande difficulté, surtout pour le coréen, c’est que la syntaxe est complètement opposée. Il faut attendre la fin de la phrase pour connaitre le verbe.

Tu as deux choix. Soit tu attends et tu retiens tout ou tu prends des notes, soit, tu devines le verbe et traduis directement avant même la fin de la phrase sinon tu es en retard. En général, le flow de la phrase t’indique comment elle va se terminer, mais pas toujours [rires].

Pour la traduction live des interviews, ça devient compliqué quand la réponse est trop longue et qu’il faut tout retenir. Il y a des traducteurs ou des traductrices qui prennent des notes, mais ça casse le contact de mon point de vue. Il existe plusieurs styles de traduction.

Personnellement, j’essaie toujours de retransmettre les émotions des gens que je traduis parce que le langage non verbal est tout aussi important.

Mes meilleures traductions, c’est quand je deviens qu’un avec le joueur. Quand je réfléchis trop et que j’essaie de tout retenir, je m’emmêle les pinceaux. La plus grosse erreur de ma carrière, je l’ai fait dans une interview avec Bdd. C’était la première fois que Kingzone DragonX jouait et j’étais hyper stressée, car la communauté coréenne fait très peur. Elle ne pardonne pas.

Je n’ai pas réussi à me mettre dans la peau du joueur. J’étais focus sur ce qu’il disait, car je ne voulais rien oublier. Au final, c’est le contraire qui s’est passé, car j’ai tout oublié. Je lui ai demandé de répéter et là, il me regarde et me dit « C’était quoi la question déjà ? ». On explose en fou rire et ça met la hype dans le chat, donc ça s’est bien passé au final, mais ça aurait pu être pire.

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Hajinsun aux côtés de Sjokz et Gorilla, évoluant à ce moment sous les couleurs de Kingzone DragonX. Crédits : LoL Esports.

Le stress est difficile à maîtriser. Il faut travailler sa propre méthode pour se souvenir de tout. Par exemple, la réponse la plus longue qu’on m’ait donnée, c’est celle d’un coach de C9. Il a parlé pendant 2min non-stop. J’ai réussi à me rappeler de tous les points, ou presque, mais c’était très difficile, j’ai cru ne pas pouvoir le faire.

En réalité, traduire, c’est surtout savoir retransmettre une émotion tout en essayant d’être exhaustif, mais ce n’est pas le plus important en soi. Il faut être proche de ce que le joueur dit sans faire de contresens, parce que la langue coréenne peut être ambigüe. En coréen, tu n’explicites pas le sujet comme le français. Si ça se trouve, le joueur parle de lui, mais en fait, tu vas le traduire par l’équipe. C’est hyper contextuel comme langue, donc tu dois obligatoirement connaitre le contexte de l’interview et ce qu’il s’est passé avant.

C’est pour cette raison que je ne suis pas d’accord parfois quand je vois des interviews traduites à l’écrit. Je préfère aller voir la version coréenne, car souvent, la traduction fausse tout.

C’est en ça que le métier de traducteur et des gens qui l’étudient sont hyper importants !

Surtout si tu traduis mal, la communauté le sait. En Corée, une traductrice s’est faite virer parce qu’elle inventait n’importe quoi [rires].

J’aimerais reprendre le fil de ton histoire. On s’est penchés sur ton parcours League of Legends, mais tu es aussi et surtout une figure reconnue sur la scène Starcraft 2. Un jour, Susie Kim, aujourd’hui General Manager de London Spitfire en OverWatch League, te contacte pour te faire travailler sur la Home Story Cup. À cette époque, tu ne connais pas le jeu de manière approfondie. Comment tu t’adaptes avec l’univers du jeu et des joueurs ?

Susie Kim me contacte vers septembre 2017 pour me demander de traduire la Home Story Cup en novembre. Elle ne pouvait pas s’y rendre, car la compétition était en Allemagne et elle était aux USA, donc le voyage coûtait trop cher. J’étais en France, donc j’accepte.

Je contacte directement aSaHerba, mon ami semi-professionnel sur Starcraft 2, mais aussi tout mon entourage qui s’y connait dans le jeu. On fait un Google sheets pour créer la liste de toutes les unités afin que je traduise tout en coréen, mais j’ai aussi regardé plusieurs matchs pour me plonger dans l’ambiance.

Le fait que ce soit un tournoi cordial et que la rémunération n’était pas élevée m’enlevait beaucoup de pression. L’ambiance était cool pour la Home Story Cup. Avec mes cours de prépa, j’ai appris à absorber une grande quantité d’informations en très peu de temps. C’est tout simplement ce que j’ai fait pour la compétition.

Sur place, le fait d’être dans un environnement avec tous les joueurs professionnels autour de moi, ça aide aussi. Je n’arrêtais pas de leur poser des questions. Quand ils jouaient, je m’asseyais à côté d’eux et je leur demandais de me raconter tout ce qu’il se passait à l’écran avec tous les termes techniques coréens. J’avais un bon feeling avec les joueurs, donc j’ai su m’adapter très vite.

Peu de temps après, tu débarques aux Nation Wars, et pour le coup, tu enfiles le rôle d’host. Tu te retrouves seule devant un public impressionnant pour animer l’événement. Comment tu vis ce moment particulier où tu t’attendais à former un duo et finalement, c’est seulement à toi de jouer ?

Sur scène, j’oublie tout. J’étais moins stressée que lorsque je devais faire « desk host » en studio. Je voyais les gens en face de moi, donc je ne pensais plus au chat et à Twitch, j’étais là pour le public et les joueurs.

Le contact est plus naturel. Surtout, il faut comprendre que « Stage Host » et « Desk Host », ce sont deux métiers complètement différents. Je voulais faire du « Stage Host », et je me suis retrouvée à faire du « Desk Host », alors que je n’y étais pas préparée. Personne ne me l’avait dit. Et ça s’est vu.

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Hajinsun et toute l’équipe des Nation Wars sur scène. Crédits : Nation Wars

D’ailleurs, un jour, Marc Olbertz, directeur artistique et producteur chez Blizzard, te dit qu’il ne sait pas ce que tu fais là et que ta prestation n’est pas bonne. Comment tu réagis à ce moment-là ?

C’est une anecdote qu’il y a eu à Valence. À côté de moi, j’avais un observateur allemand qui s’appelait Kévin qui était là aux Nation Wars. Il essayait de me défendre en disant « Oui, mais elle s’est améliorée non ? ». C’était marrant. Je suis très ouverte aux critiques et je fais de mon mieux pour les accepter et essayer d’en tirer le maximum pour m’améliorer. On m’avait prévenue que Marc a son caractère et qu’il est direct, donc je ne l’ai pas trop mal pris même si, c’est sûr, c’est difficile à vivre.

Surtout, je savais que je n’avais pas été bonne. Sa remarque était normale, car je n’étais pas prête. Pour ma défense, O’Gaming ne m’avait pas prévenue pour le « desk host » [rires].

Tu as remis tes choix en question à ce moment-là ?

Non, je n’ai jamais regretté ce choix. Le seul regret que je peux avoir, c’est de ne pas avoir pu me préparer.

Quelle est la raison qui t’a motivée à franchir cette frontière entre la traduction et l’host ? Ce sont deux métiers très différents non ?

Quand tu traduis pour une host, tu deviens l’host, donc pas vraiment. C’était l’une de mes ambitions. Je ne voulais pas juste être traductrice. Je sais que je peux être plus que ça. C’est important dans l’esport d’être proactif et d’aller chercher ses propres opportunités. Tu peux être aussi talentueux que tu veux, si les gens ne savent pas que tu existes, ils ne viendront pas te chercher.

Avec O’Gaming, je me sentais bien. Les Nation Wars étaient à Paris sur un jeu que je connais. C’est pour ces raisons que j’ai eu l’audace de demander à Funka d’host la compétition.

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Laure Valée est un énorme soutien pour Hajinsun. Crédits : Michal Konkol

Tu as vécu de belles aventures sur Starcraft 2. En 2018, tu participes au MSI aux côtés de Laure Valée sur League of Legends, mais aussi, et surtout, tu es annoncée comme nouvelle traductrice de l’équipe Misfits en LEC au mois de novembre. Ton envie de connecter les joueurs coréens avec le reste du monde prend une nouvelle forme. Quel est ton rôle au quotidien dans l’équipe ?

Je suis toujours disponible pour les joueurs coréens quand ils ont besoin de moi. Pour ces premiers mois, c’était leur installation donc tout ce qui concerne leurs papiers, les assurances, les banques, etc. Je les accompagne partout.

Concernant ma journée type, on déjeune à 13h et on fait aussi une réunion pré-entrainement. De 14h à 17h, on fait 3 parties avec une pause à la fin pour reprendre de 18h à 21h où on refait 3 parties. Entre chacune d’elles, il y a une review.

Chez Misfits, j’endosse également le rôle d’analyste, car je m’y suis portée volontaire. C’est encore une fois dans la logique d’offrir tout ce que je peux. Pendant qu’ils jouent, je prends les notes sur la draft et je travaille sur les données pertinentes. Pendant les réunions, je suis assise entre les joueurs coréens et je traduis en live tout ce que les autres racontent. Quand ils souhaitent intervenir, ils le disent en coréen et je traduis en anglais.

Pendant les temps hors entrainements, je suis aussi là quand ils sont fatigués ou qu’ils se sentent mal. Je les aide à retrouver le moral. Dans le coaching staff, on a Robert, notre mental coach performance. Il nous aide à régler les problèmes liés à la communication pour nous améliorer sur ces points. J’évolue beaucoup avec lui.

J’espère endosser également ce rôle un jour. C’est vraiment l’aspect humain qui m’intéresse. Les joueurs sont de jeunes adultes, mais ils n’ont pas forcément d’expérience de vie, car ils ne font que jouer. Ils ont du mal à se comprendre et à communiquer avec les gens. Je veux jouer ce rôle-là. Je comprends leurs parcours et leur environnement.

Les joueurs professionnels manquent de soft skills avec leurs interactions humaines. Ils ne sont pas tous comme ça, mais c’est une tendance que l’on retrouve.

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Tu leur donnes des cours d’anglais ?

On s’est posé la question, mais finalement, j’ai refusé. Comme je le disais plus tôt, je ne suis pas une professionnelle de la linguistique. Cela dit, je leur ai trouvé un professeur à Berlin qui leur donne des cours d’anglais.

Oui voilà, ils sont donc dans cette logique d’apprendre l’anglais.

Oui, mon but, c’est qu’ils soient indépendants et qu’ils n’aient plus besoin de moi le plus vite possible. Ça peut paraître ironique pour mon activité, mais ça fait partie de mon rôle de les aider à mieux s’intégrer, que ce soit via la langue ou culturellement.

Tu sens des distances entre les joueurs coréens et le reste de l’équipe ? Ça crée des barrières ?

Je pense que c’est une question de personnalité plus que de langage. C’est certain que la barrière de la langue ne les aide pas à se connecter rapidement, mais par exemple, ça a été très rapide entre Hans Sama et Gorilla avec leur personnalité.

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L’équipe Misfits bénéficie des talents d’Hajinsun pour nouer des liens forts dans l’équipe. Crédits : Misfits

Gorilla, c’est l’un des joueurs les plus faciles à vivre que j’ai eu l’occasion de côtoyer. Il est très ouvert et fait l’effort d’aller vers les autres. Maxlore, notre jungler, c’est pareil. Il s’est connecté très rapidement avec le coach PoohManDu. Ils se font des blagues et même s’ils ne se comprennent pas, ça se voit sur leurs visages qu’ils communiquent ensemble. C’est sympa.

C’est une vraie question de personnalité. Cela dit, l’une des différences entre les Coréens et les étrangers, c’est leur « Try-hardisme ». Il suffit de compter le nombre de soloQ qu’ils ont fait depuis qu’ils sont là. En Corée, c’est toujours la compétition. Dans l’esport, plus tu es vieux, plus tu dois prouver, car tu es jugé.

Gorilla m’explique qu’une fois que tu as 23-24 ans, tu fais partie des vieux. Tu essaies de toujours faire de ton mieux pour éviter de perdre ta place, car les jeunes talents arrivent sans cesse. En Europe, il a l’impression que plus tu es vieux et que tu as de l’expérience, plus c’est acquis et tu ne bouges pas.

Donc les joueurs coréens de l’équipe s’entraînent plus que les joueurs locaux [rires] ?

Oui et non, ça dépend. Dans l’équipe, on a un Coréen, deux Français, un anglais et un néerlandais. Ils ont tous un rythme différent, mais dans la totalité, c’est PoohManDu qui a le plus de soloQ comparé aux autres [rires].

Les autres équipes, au-delà de Misfits, ont des traducteurs dans leurs équipes ?

En Overwatch League, il y a des traducteurs parce qu’il y a énormément de joueurs coréens. En LEC, il me semble que je suis la seule. Pour Ben Spoont, notre CEO, c’est important que les Coréens s’adaptent vite. C’est pour cette raison que je suis là.

Quand une équipe occidentale recrute des Coréens, tu as deux choix. Soit, tu fais un recrutement par 2, et le risque c’est qu’ils s’isolent ensemble, soit, tu recrutes un seul coréen, mais même s’il va s’obliger à vite apprendre l’anglais pour s’adapter, il va se sentir seul, car il est dans un environnement fondamentalement étranger.

Surtout que la culture occidentale est très différente, que ce soit dans la nourriture et les habitudes de vie.

Gorilla et PoohManDu me répètent assez souvent qu’ils sont contents que je sois là.

Je trouve ça fascinant que Misfits soit la seule équipe à recruter une traductrice quand on voit le nombre d’imports coréen cette année.

C’est la seule équipe avec un coach coréen. C’est bien plus gênant s’il ne parle pas l’anglais qu’un joueur, car il doit apporter ses savoirs dans sa communication. Un joueur, s’il fait le travail dans sa game et qu’il est bon, ça passe, même si la communication ingame est importante aussi.

Dans une interview que tu as pu donner, tu disais vouloir briser l’image du joueur coréen qui joue comme une machine. Tu racontes qu’ils peuvent difficilement briser cette image-là quand ils doivent parler anglais, car la barrière de la langue ne les aide pas à être naturels. Comment tu définirais le joueur coréen ?

En Europe, on donne beaucoup de valeur à l’individualisme. En Corée, le but ultime, c’est de gagner. Ça reste mon point de vue, mais les Coréens comprennent mieux le fait de se mettre en retrait si ça permet de faire gagner ton équipe. Alors qu’en occident, c’est important d’écouter l’opinion de tout le monde et de débattre pour tenter de convaincre les autres.

Pour le Coréen, il y a une hiérarchie verticale où le coach te dit quoi faire et le joueur s’y plie. Le joueur coréen est plus enclin à accepter les critiques et les ordres directs là où le joueur occidental va discuter avant d’accepter la chose.

J’aimerais revenir sur toi quelques instants. De façon assez maline, tu t’es servie de tes compétences en langue pour rentrer dans l’esport, mais tu évoques souvent ton envie d’évoluer sur des postes de management. Dans ton tweet d’annonce chez Misfits, tu indiques travailler sur des projets internes. Tu peux nous en parler ?

Il y a quelque chose de fort chez Misfits. Ben, le CEO de l’équipe, est très accueillant. D’ailleurs, on te dit « bienvenue dans la famille » quand tu arrives. Certains dirigeants sont trop tournés business et occulte un peu l’aspect humain au détriment des bénéfices. Chez Misfits, il y a un fort aspect familial où chacun s’écoute.

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Innerflame (gauche), Ben Spoont (centre) et Hajinsun (droite) en backstage des LEC. Crédits : Hajinsun.

Ils m’ont recruté pour mes capacités de traduction entre le coréen et l’anglais, mais aussi pour le français. Misfits a une équipe académie en LFL et l’équipe principale est composée d’Hans Sama et de sOAZ, même s’ils parlent bien anglais.

Pour la petite blague, Hans Sama parle moins bien anglais que Gorilla et pourtant, il n’y a que les joueurs coréens qui ont des cours d’anglais. Certains joueurs me demandent souvent « pourquoi Steven n’a pas de cours d’anglais ? » [Rires].

Lorsque j’ai commencé à discuter avec Misfits pour les rejoindre, je leur ai clairement dit que je pouvais faire plus que de la traduction. La structure est en train d’évoluer. On vient d’ouvrir un store à Berlin dans un centre commercial. La LFL se développe, etc. je suis toujours dans cette mentalité d’être proactive.

Par exemple, j’aide l’équipe sur la partie analyse. Dans toutes les équipes, il y a un vrai problème concernant les outils. C’est principalement un Google Sheets où ils font des scripts pour sortir des statistiques. Ce n’est pas très pratique à utiliser.

Je leur ai proposé de prendre en main ce projet pour créer un outil vraiment pensé pour nos besoins et facile à utiliser. Il se trouve que j’ai fait une école d’ingénieur et que je connais quelques étudiants qui aimeraient travailler sur un tel projet. J’ai donc proposé à des jeunes de nous accompagner sur la création de cet outil. Justement, hier, nous avons fait la réunion de lancement avec 5 élèves de 2ème année de CentraleSupelec.

C’est une initiative personnelle sur laquelle Ben et InnerFlame, notre Chief Gaming Officer, me font confiance. Je gère le projet comme je l’entends. Ça me permet de faire de la montée en compétences sur autre chose que de la traduction afin de montrer de quoi je suis capable.

Pour les étudiants, ça leur fait également un projet scolaire sur lequel ils sont contents de travailler. Ça leur offre aussi une porte d’entrée dans l’esport pour la suite de leur parcours.

Tu aurais un dernier mot à dire pour conclure cette interview ?

J’aimerais parler de quelque chose qui m’attriste beaucoup. Ça fait bientôt 18 ans que j’habite à l’étranger, et plus particulièrement en France. Pourtant, les gens me voient, et me verront toujours comme une étrangère. C’est quelque chose qui me fait vraiment mal.

Il faut se battre contre les clichés dans l’esport. Il n’y a pas forcément d’équivalent en France, mais en Corée, il y a une expression que j’apprécie qui dit « Ne portez pas des lunettes de couleurs quand vous regardez les gens ». Il ne faut pas avoir de filtre ou d’a priori.

Je préfère considérer les gens comme des individus uniques. Bien sûr, on peut faire des généralisations, mais ça n’apporte pas grand-chose et ça te met dans une case.

Les gens me disent souvent qu’il faut passer au-dessus des opinions des gens que tu ne connais pas, mais ça te touche toujours un peu. C’est naturel. Moi aussi, je peux tomber dans ce piège, comme tout le monde, mais justement, j’essaie de me battre au maximum contre les clichés.

Être différent, c’est bien. Il faut être positif avec ça. C’est pour cette raison que j’ai créé un Discord afin d’aider les étrangers à apprendre le coréen par exemple.

C’est un sujet sur lequel je ne voulais pas forcément t’orienter, mais le fait que tu sois une femme dans l’esport, ça ne facilite pas les choses j’imagine, comme tu es exposée.

Sur ce côté, je pense que j’ai eu beaucoup de chances. Le chat Twitch ou Reddit, on sait qu’ils sont infâmes avec tout le monde, surtout les femmes. Laure Valée le dit dans ton interview, elle doit prouver sa place tous les jours. Je n’ai pas vécu ça.

Mais pour le coup, c’est international, car en Corée, le standard de beauté est très précis et on te critique beaucoup si tu ne rentres pas dedans. Je n’y corresponds pas, mais la communauté a été hyper gentille avec moi.

Merci à toi Hajinsun.

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L’interview touche à sa fin ! J’espère que vous avez pris plaisir à découvrir l’histoire incroyable d’Hajinsun.

Je reste sacrément convaincu qu’elle n’a pas écrit ses meilleurs chapitres. Sa détermination, son optimisme et sa personnalité doivent rester des exemples pour toutes les personnes souhaitant trouver leur place dans l’esport.

Et pour ça, l’interview nous offre la plus belle leçon : vous devez aller chercher vos propres opportunités. Personne ne le fera pour vous.

À plusieurs reprises, Hajinsun a prouvé qu’elle savait donner vie à ses idées et se créer les opportunités dont elle rêvait.

L’entrevue est riche, mais voici, selon moi, les 6 informations que vous devriez emporter avec vous après cette lecture :

  • Hajinsun a toujours eu un bon feeling avec les joueurs. C’est ce qui lui a permis de s’adapter aussi rapidement aux défis qu’elle a endurés.
  • La traduction, qu’elle soit dans l’esport ou non, c’est aussi et surtout véhiculer les émotions de la personne que l’on traduit, car le « body langage » est important.
  • Même si vous pensez être le meilleur dans ce que vous faites, si vous n’êtes pas proactif pour vous montrer, personne ne viendra vers vous.
  • La réussite d’Hajinsun réside énormément à son envie profonde de changer les choses concernant la vision que l’occident a des joueurs esport coréens.
  • La barrière de la langue n’est pas l’obstacle le plus difficile à surpasser comparé à la personnalité des joueurs pour nouer des liens dans une équipe.
  • Hajinsun ne pensait pas devenir traductrice dans l’esport. Comme quoi, ne réfléchissez pas trop, et accueillez toutes les opportunités, car personne ne sait ce qu’il vous arrivera demain 😉

L’interview touche à sa fin.

Vous pouvez suivre Hajinsun sur son compte Twitter pour découvrir ses aventures chez Misfits en LEC ou sur une scène pour faire le show aux quatre coins du monde !

N’hésitez pas à partager cet article autour de vous pour faire découvrir cette histoire unique qui fait vibrer l’esport.

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À très bientôt !

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