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Interview Romain Bigeard : « League of Legends ne se laissera pas tuer comme ça » (part. 2)

Par Alexandre Hellin
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League of Legends est-il en train de mourir ? En pleines turbulences en Europe et aux États-Unis, j’ai eu la chance de m’entretenir avec Romain Bigeard pour faire un focus complet sur les sujets chauds concernant le MOBA.

L’occasion parfaite pour débuter la seconde partie de l’entrevue avec de nouveaux détails sur l’équipe League of Legends d’Optic Gaming dont Romain est le General Manager, mais aussi d’évoquer l’arrivée des franchises en Europe, la régionalisation de son esport mais aussi de la Chine ou l’impact de Fortnite !

Un avis très éclairé pour nous faire comprendre où en est League of Legends et comment nous pouvons approcher le futur plus sereinement !

Cette interview est une suite directe de la première partie disponible ici. Je vous conseille de la découvrir pour en apprendre bien plus sur Romain Bigeard !

Bonne lecture à tous !

Si vous l’aviez manquée, retrouver la première partie de notre interview avec Romain Bigeard ici !

Tu as souvent détaillé la situation de votre équipe League of Legends au départ de l’aventure avec notamment votre présence dans de petits locaux et un environnement complet à construire. Moi ce qui m’intéresse, c’est de comprendre comment votre barque a pu rejoindre le navire Optic Gaming et s’intégrer à l’écosystème global de la structure. Quels ont été vos rapports avec les autres membres du staff ?

Disons que ça aurait pu mieux se passer. La différence géographique était importante. Entre la présence des équipes League of Legends à Los Angeles et nos bureaux principaux à Dallas, c’est l’équivalent de Madrid – Berlin en Europe. C’est comme si tu travailles en Espagne alors que tes bureaux sont en Allemagne, il y a déjà une différence horaire non négligeable de 2 ou 3h. Au moment où tu te réveilles à Los Angeles, ils sont déjà à la moitié de leur journée à Dallas…

On a eu des petits locaux, mais ce n’était pas un problème d’argent. C’est surtout compliqué de trouver quelque chose de confortable en peu de temps à Los Angeles. On n’a pas eu d’autres choix que de s’entrainer là où on était. On a eu la coupure entre les deux splits qui nous ont aidés à retrouver des locaux, donc on a pu mieux se préparer pour cette partie de la compétition.

On a été notre propre écosystème à l’intérieur d’Optic Gaming. On devait tout faire nous-mêmes. La reconnexion s’est faite durant l’off season. J’ai pris un billet d’avion et j’ai été voir les chefs pour leur expliquer ce dont on avait besoin pour progresser. Au regard de l’expérience que nous avions eu, il fallait modifier certaines choses. Toutes mes demandes ont été validées. Sur ce split, on a eu une nouvelle structure, des nouveaux locaux et une nouvelle façon de travailler.

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Les débuts d’Optic Gaming sur League of Legends ont été très compliqués. Crédits : Lol esports

C’était mon travail de permettre à Zaboutine d’avoir de meilleures conditions de travail. Tout ce qui concerne l’entrainement des joueurs, c’est quelque chose sur lequel on a beaucoup travaillé et réfléchi. D’ailleurs, on a fait venir mon père dont c’est le métier. Il est consultant en motivation. L’audit qu’il a pu faire sur notre manière de travailler en Mars a été crucial dans le recalibrage de l’équipe. Ça a été bénéfique d’avoir un point de vue extérieur pour nous expliquer ce qui n’allait pas. On a tout pris en compte, on a mixé ça avec nos expériences respectives et on est reparti plus fort !

C’est pour ça qu’on a de bien meilleures performances à l’heure actuelle. On est beaucoup plus serein pour 2019, c’est sûr. En seulement 11 mois d’existence d’Infinite (maison mère d’Optic Gaming, ndlr), tu passes de 2 à 200 employés, ça fait beaucoup. L’open space où je suis actuellement, dans mon bureau, il y a 40 personnes en face de moi. Tu as tous les départements présents sur différentes boites. Le même endroit, il y a un an, c’était 2 bureaux. On évolue et forcément, quand tout va très vite comme ça, c’est plus compliqué de donner de l’attention à ton département de Los Angeles.

C’est pour ça que je fais autant d’aller-retour pour vérifier que la cohésion existe bien. On a un énorme bureau à Los Angeles maintenant, bien plus grand qu’à Dallas, notre QG par exemple. On a que notre écosystème League of Legends actuellement, mais on va faire migrer notre équipe Overwatch là-bas. L’articulation commence à se faire puisqu’on va aussi bouger une de nos structures Alligeance avec nos joueurs Clash Royale, français en plus, sans oublier un pôle de création de contenus.

La structure League of Legends chez Optic Gaming s’est un peu créée en déconnexion avec le reste du groupe également pour des raisons internes. L’âme d’Optic, Hector Rodriguez, le CEO, est plus ou moins sur des projets personnels à l’heure actuelle. Il ne s’occupe que d’Optic Gaming mais ça posait pas mal de questionnements à l’interne. Comment tu transfères cette image très paternelle et la façon dont a été créée la marque avec H3CZ (Pseudo d’Hector, ndlr), alors que là ça devient une vraie boite avec de vrais processus etc. On était un peu dans notre coin la première partie de championnat, sur ce dernier split beaucoup moins, et après, forcément, ça sera encore mieux.

Tu connaissais peu Optic Gaming à ton arrivée, mais tu as pu en parler avec eux j’imagine : pourquoi ils ne sont pas rentrés sur le jeu plus tôt ?

Je peux parler d’Optic, ça a été une de mes activités principales sur l’ensemble des derniers mois [rires].  Pourquoi ? Parce que c’était beaucoup d’argent pour des résultats incertains. En fait, Hector, s’il rentre dans un jeu, c’est pour gagner et aller taper le top. Et pour le faire sur League of Legends, il fallait beaucoup d’argent et un slot surtout. C’était très compliqué puisqu’il fallait te qualifier et passer par pas mal d’épreuves. Ça prenait beaucoup de temps, donc il attendait les franchises car il a su assez tôt qu’elles allaient arriver. Si ça n’avait pas été le cas, il aurait sûrement essayé d’y entrer bien avant. Finalement, lorsque l’argent était là pour se lancer, les franchises sont arrivées en même temps, donc c’était le bon moment.

Quand vous êtes arrivés sur la partie League of Legends avec Zaboutine, les gens pouvaient penser qu’Optic Gaming avait un budget illimité puisque vous êtes une énorme marque et que tout allait être plus ou moins facile. Finalement, vous avez pris le contre-pied et avez voulu tout construire sans brûler l’argent comme ça aurait pu être simple de le faire. Comment tu as vécu personnellement ce premier split difficile ?

Je l’ai vécu assez mal au quotidien. Je voyageais beaucoup moins déjà. A partir du moment où tu perds, forcément tu te remets en cause. Moi j’ai un avis bien précis sur la question. Si ça se passe mal, ce n’est jamais la faute de l’élève, c’est toujours celle du prof. Si les joueurs ne gagnent pas, ça veut dire qu’en coaching, on fait quelque chose qui ne va pas. Est-ce que c’est Zaboutine ? Peu importe de savoir ça car c’est la personne qui a mis en place le coaching qui ne marche pas. En l’occurrence c’est moi. Donc tu as forcément une remise en cause permanente de tout ça.

Cela dit, j’ai une confiance aveugle en Zaboutine. Je savais que ça marcherait mais on était dans un processus d’apprentissage et si tu sais pourquoi ça ne marche pas et que tu sais identifier la source du problème, c’est le principal. Le réel problème serait d’avoir un problème mais ne pas savoir comment t’améliorer. De notre côté, on a assez rapidement identifié les nôtres. Par exemple, certains de nos joueurs n’étaient pas forcément au niveau voulu en jeu ou on avait des processus d’entraînement qui n’allaient pas. On a dû essayer de les régler un par un.

C’était compliqué parce qu’il faut se rendre compte de plein de choses. Quel joueur est présent sur le marché ? Comment tu peux dépenser de l’argent pour l’acheter ? Comment tu peux modifier ton équipe et quel impact ça aura ? Tout ça prend du temps. C’est toujours plus facile d’un point de vue extérieur. Si tu vois un joueur B mauvais, il faut tout de suite le changer. Mais pourquoi il est nul ? C’est le joueur ? La façon dont il est coaché ? Il a une baisse de motivation ? C’est un épiphénomène ?

Tu ne vires pas les gens comme ça sinon tu es con. Il faut aller voir les gens et leur parler du problème. Ça demande du management. Donc tu isoles ton joueur, tu lui dis que tu n’es pas content et tu lui demandes des axes d’améliorations. C’est comme dans la vraie vie. Si tu as un mauvais salarié qui n’est pas bien, tu lui demandes pourquoi ça ne va pas, tu ne le vires pas comme ça. Sinon, tu es très mauvais en management. Il faut initier la discussion, en parler, savoir pourquoi ça se passe comme ça. Si à terme ça ne marche pas, là il s’en va, mais au moins il saura pourquoi. Ça l’aidera aussi à s’améliorer, qu’il soit d’accord ou pas.

On est sur un secteur avec des talents. Dans une entreprise, tu peux changer plus facilement de salariés car ils peuvent apprendre le métier. Même si ce ne sont pas les meilleurs, ils pourront faire le minimum demandé. Dans l’esport, tu ne peux pas juste apprendre le métier, ça ne suffit pas, il faut être le meilleur.

C’était ça mon quotidien. Comprendre ce qui ne marchait pas et vite. Du coup, il faut se concentrer sur le positif. Construire sur la négativité, c’est quasi impossible. Quels sont nos points forts ? Sur quoi on peut apprendre ? Ça a été un split compliqué où j’ai dû prendre mes responsabilités à la fin en allant voir mon management et en leur expliquant que c’était ma faute. On avait ces différentes options pour avoir un meilleur split, ils m’ont fait confiance et voilà. C’est très chouette car on s’en sort mieux aujourd’hui.

Ça doit être appréciable d’évoluer, de contre performer, mais d’avoir la confiance de son management.

Oui complètement. Ça passe par de la communication. Dès le moment où on a commencé à être contre performant en 3ème semaine de split, je passais beaucoup de temps à feedback mes différents boss pour expliquer ce qui n’allait pas et de leur expliquer ce qu’on faisait pour s’améliorer. C’était toujours mieux que d’attendre et de les confronter au résultat final. Parce que ce qui va être le plus important, ça va être la capitalisation sur l’expérience. Ça a été bien accueilli puisque j’ai eu le poste de General Manager à la fin du premier split pour faire ça sur l’ensemble des équipes.

On gagne à l’heure actuelle. On a perdu dimanche pour la première fois depuis quelques semaines mais on va voir ce qu’on est capable de faire pour la suite. Ce qui est sûr, c’est que ça ne sera pas une surprise. On a démarré le ski en tombant beaucoup, donc si on arrive à passer quelques bosses sur la piste noire, c’est du travail, pas de la chance. C’est forcément intéressant. On a été capable de mettre en place des réponses à pas mal de nos questions. Les raisons pour lesquelles on a perdu dimanche (confrontation contre Clutch Gaming, journée 7 des LCS NA, ndlr), ont été identifiées et on a appliqué des correctifs. On va voir si on a été efficace pour ces 2 semaines qui arrivent. L’objectif, ça a toujours été de faire les play-offs. À partir du moment où on y va, tout peut arriver.

(Interview réalisée au sortir de la 7ème journée, Optic Gaming ne s’est malheureusement pas qualifié et devient la première équipe à ne pas aller au Play-offs avec un score neutre et de 9-9 sur l’ensemble des splits de LCS NA).

Comment notre Zaboutine vit vos récentes performances ? Vous n’aviez jamais réussi à faire 2 victoires consécutives, et là, vous êtes sur un 5-0 avec malheureusement une défaite face à Clutch Gaming qui vient terminer la série.

C’est forcément bien, le travail paie. C’est toujours ce que je lui dis. Si le Zaboutine actuel pouvait remonter dans le temps en décembre, il se dirait qu’il est nul et qu’il peut tellement mieux faire. C’est un sentiment normal. C’est aussi celui que j’ai, ça montre une progression. Cette fameuse capitalisation de l’expérience est efficace. Ça se transmet bien. On est capable de débriefe en temps réel sur le bon et le mauvais pour mieux construire le reste de l’aventure. On arrive à transformer de la défaite en victoire, et il n’y a pas de chances là-dedans. C’est en ça que c’est de l’esport, il n’y a aucune game où on s’est dit « on a gagné sur la chance ». Ce qui serait possible sur un coup de poker ou un Fortnite. Enfin, peut-être moins sur Fortnite car à la fin, le Headshot, il faut le placer mais si tu as la bonne arme dès le début, ça aide.

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Zaboutine, Head Coach LoL Optic Gaming avec son joueur Arrow. Crédits : Lol esports

Donc forcément Zaboutine est très content. Après on a perdu. À chaque fois que tu gagnes, tu te dis que ton modèle marche. Là, on vient de perdre donc il va falloir revoir pourquoi. Est-ce qu’on a perdu à cause d’un événement isolé ? Une tendance qui existait déjà dans l’équipe mais que notre travail masquait ? C’est toutes ces questions que tu dois te poser, et tu dois te les poser même quand tu gagnes aussi. C’est là où est le vrai travail. Pourquoi on a gagné ? Qu’est-ce qui s’est bien passé ? Je peux le reproduire ? Si tu penses comme ça, tu es en contrôle autant dans la victoire que dans la défaite.

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Clutch Gaming était dernier, c’est malheureux. Les prochains matchs sont contre Echo Fox et Team Liquid, vous n’abordez pas les matchs de la meilleure des façons.

Oui ils étaient derniers mais c’est moins violent qu’H2K parce qu’on a personne d’aussi violent que Misfits en LCS NA. CLG, s’ils font 4-0 sur les semaines qui arrivent, ils finissent 2nd et arrivent en play-offs. C’est serré. Si Team Liquid fait 0-4, ils peuvent ne pas être en play-offs, aussi hallucinant que ça paraisse.

Alors oui, on pourrait se dire que Clutch Gaming est mauvais, mais ils ont mieux joué que nous. Ça veut dire que sur les 4 rencontres qui arrivent en LCS NA, ce sont 4 finales pour chacune des équipes car il peut tout se passer. Même TSM peut revenir !

Quel que soit le maelström que tu peux vivre à l’heure actuelle dans le coaching d’ailleurs. Clutch Gaming vient de virer son head coach, Golden Guardians vient de remplacer l’ensemble de son coaching staff, TSM a placé une nouvelle personne sur scène… Il se passe beaucoup de choses. Ces 2 semaines vont être très violentes sur l’ensemble des LCS NA, ça va être intéressant.

Passons sur un sujet plus macro. Aujourd’hui, League of Legends, c’est loin d’être un « dead game » comme on peut l’entendre un peu partout. Comment tu analyses la baisse d’engouement ces derniers mois malgré leur place de numéro 1 et leur forte audience encore présente ?

Je ne suis même pas certain que cette baisse soit vraie à l’échelle internationale. Il y a une lassitude, ça c’est sûr que ça soit sur le contenu esport et le contenu général proposé par le jeu en Europe et au US. Cependant, cette lassitude n’existe pas sur certaines régions du monde et League of Legends continue de s’améliorer. Après, il y a aussi un effet Riot Games. C’est une énorme boite, il y a plus de 3000 employés sur 14 régions. Ça en fait le seul véritable jeu esport international.

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Locaux de Riot Games. Crédits : Riot Games

Ils sont capables d’articuler des démarches locales dans 14 régions autour de la planète, c’est hallucinant. Et puis, ça reste un jeu incroyable qui peut tourner sur tous les ordinateurs. J’ai eu une petite crise existentielle il y a environ 2 mois. Il y avait beaucoup de signaux dans le rouge, mais après avoir parlé avec beaucoup de rioters (nom donné aux salariés de l’entreprise Riot Games, ndlr), dont certains sont placés très haut dans la hiérarchie : le jeu va bien en fait.

Il y a un vrai problème de la part de Riot Games autour de la communication qu’ils font sur leur propre jeu. Ils ont toujours été habitués à foncer tout droit car tout allait bien et ils n’avaient pas forcément besoin de communiquer sur ce qu’ils faisaient.  Aujourd’hui, il le faut. Le monde des jeux vidéo et de l’esport augmente tellement vite qu’être le premier, c’est bien, le rappeler aux gens, c’est mieux. C’est valable pour beaucoup de choses dans la vie. La bonne idée, c’est 50% du travail. S’assurer qu’elle va être efficace et appréciée, c’est les 50% derrière. Riot Games a encore, à l’heure actuelle, l’un des plus beaux produits en termes d’esport. C’est à eux d’améliorer leur communication, d’aller faire de la publicité et d’aller draguer les influenceurs. D’ailleurs, c’est quelque chose qu’ils sont en train de faire actuellement avec plus ou moins de succès selon les régions. Ils ont fait des erreurs, mais au moins pour faire des erreurs, ça veut dire qu’ils essayent.

Je pense notamment à la stratégie en France ou ils ont poussé des petits logos en jeu avec différents streamers. Ça a fait un drama, à tort ou à raison, mais ce n’est peut-être pas la meilleure idée de donner de la gratification à des mecs qui n’ont jamais joué au jeu alors que ceux qui jouent depuis toujours ne l’ont pas eu. Il existe un département Riot Games France qui essaie de pousser les gens à s’intéresser au jeu d’une façon ou d’une autre. A l’échelle internationale, tu retrouves la même chose sur le continent américain. Riot Games se poussent. Ils se rendent compte qu’ils doivent créer de l’engouement autour de leur jeu alors que ça ne leur avait jamais arrivé avant.

Est-ce que ça veut dire que le jeu meurt ? Non, je pense que ça veut juste dire que le jeu devient tellement gros que voilà… C’est un peu comme Coca Cola, un moment ils se sont dit qu’il fallait continuer à faire de la pub, même s’ils n’ont plus grand monde à toucher, il faut s’assurer que le produit continue d’exister.

Tu m’as coupé l’herbe sous le pied, je voulais ton avis sur leur stratégie. Elles vont être différentes selon les pays, mais finalement, comment tu évaluerais la qualité de la communication de Riot Games face à la fuite de la communauté vers Fortnite ou d’autre Battle Royale. On voit notamment en France qu’ils font du contenu sponsorisé sur Allociné, ils font des partenariats avec des influenceurs externes à League of Legends alors que les anciens joueurs pros et influenceurs annoncent de plus en plus ouvertement qu’ils délaissent le jeu. Ils ne créent plus de contenus autour. C’est un gros risque, on ressent une vraie cassure.  Est-ce sur le déclin ?

C’est une question tout à fait légitime mais la réponse est non. C’est encore un jeu qui continue de gagner des joueurs en Europe. Je ne peux pas te donner de sources ni de chiffres, mais ça m’a été confirmé. Ce n’est pas le cas aux USA par contre. Leur progression est moins rapide aujourd’hui. Par contre, c’est le jeu avec le plus gros taux de rétention sur la planète. Les joueurs jouent tout le temps et depuis longtemps.

Je pense qu’ils ne sont pas forts en communication, pour employer des mots gentils. Ils pourraient faire tellement mieux. Après, c’est toujours très facile de dire ça de l’extérieur. En interne, tu as 3000 personnes à gérer. Le département communication esport n’est pas très fort chez eux. Leur focus  reste sur le jeu. Ils veulent s’assurer que les gens aient du fun quand ils jouent. Ils poussent le raisonnement assez loin dessus. Un skin avant d’être beau ou de faire gagner de l’argent, il doit être fun à jouer.

Ils ont tellement d’argent qu’ils peuvent se permettre de lâcher un projet en plein milieu. À l’heure actuelle, Riot Games doit avoir 3-4 jeux en production qui sont quasiment sur le point d’être dévoilés. La grande question c’est : comment ils vont marcher ? Comment ils vont être intéressants ? Ils veulent créer un jeu qui reste sur 5-10 ans comme League of Legends. Un jeu du même calibre avec la même profondeur. Ils ont une armée de mecs intelligents qui réfléchissent là-dessus. J’ose espérer qu’ils vont nous surprendre avec une annonce après les championnats du monde.

Créer un bon produit c’est bien, mais communiquer dessus, c’est important. Ils ont beaucoup appris cette année. Fortnite a été une crise identitaire pour le jeu et l’ensemble de l’écosystème, même d’un point de vue business.

Ovewatch, qui reste un produit de qualité bien inférieure par rapport à League of Legends, n’a pas réussi à faire ça. Même en termes de visibilité, ils font un événement international mais qui se joue intégralement aux États-Unis sur la ville de Los Angeles. La finale est aux USA, et certes, tu as des joueurs internationaux, mais la plupart des structures sont basées aux États-Unis. C’est bien moins international que League of Legends où son championnat du monde invite des équipes du monde entier. La finale d’Overwatch, c’était 2 équipes qui se sont affrontées toute l’année. Oui la méta change, mais TSM contre SKT, c’est peut-être arrivé 5x dans l’esport. Demain si ça doit arriver, tout le monde va regarder. Tu as cette exclusivité du contenu qui est vraiment international comme un France Brésil, ça n’arrive pas tous les jours…

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L’Overwatch League n’apporte pas une dimension internationale suffisante selon Romain. Crédits : John Bakharev

League of Legends est encore le plus gros jeu. S’ils arrivent à calibrer leur communication et créer de nouvelles interactions entre les joueurs, c’est tout bon. Heureusement chez Riot Games, il y a des gens qui s’assoient autour de la table pour en discuter. Ils ne se laisseront pas tuer comme ça. D’un point de vue international, en Asie, ça explose. Ce n’est pas en déclin. Typiquement, une région comme la chine explose très fort pour différentes raisons aussi. C’est lié à la manière dont le monde chinois gère le sport et l’esport et les différents moyens qu’ils vont être capables de mettre derrière.

Ce qui est sûr, c’est que le gaming va très bien. Ce qui est plutôt une bonne nouvelle pour nous. Pour tout le monde d’ailleurs.  Après, il y a une spirale de négativité. On parle des influenceurs, ça veut dire que leur métier est d’influencer et d’attirer l’attention. Dire qu’ils n’aiment plus le jeu, forcément ça va attirer l’intérêt sur eux. La communauté est peut-être lassée aussi. Quand tu as les mêmes influenceurs qui jouent au même jeu depuis toujours, ils ont envie de voir autre chose, surtout quand tu as d’autres jeux cools qui débarquent…

Comment tu peux avoir de nouveaux influenceurs ? Souvent, ils arrivent avec les nouveaux jeux, regarde Ninja. Ça entraine plein de questions de se demander si League of Legends est en déclin. Riot Games a pris des décisions qui sont questionnables donc je leur fais confiance pour rétablir le jeu sur les bons rails, principalement parce que ce sont les seuls capables de le faire. Ce n’est pas nous qui allons le sauver. S’il doit être sauvé… Si c’est le cas, j’attends d’eux qu’ils communiquent avec des chiffres.

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Je me pose beaucoup de questions sur l’avenir de League of Legends à titre personnel. J’en ai parlé un peu autour de moi mais je dois être le seul à me poser cette question. Je te préviens, elle peut te paraître bizarre. Ça a été le premier jeu à instaurer autant de choses pour l’esport. Est-ce possible que tout s’effondre autour du jeu ? Que se passerait-il si demain il n’y a plus d’audience ? Oui Riot Games sortira de nouveaux jeux qui provoqueront une migration de leur visibilité, mais quid de la carrière des joueurs, de leur image de marque construite autour, etc. ?

Historiquement parlant League of Legends a créé l’esport tel qu’on le connait aujourd’hui. Ça existait déjà avec Starcraft ou Counter Strike mais ça avançait peu. La visibilité entraine l’argent et l’argent entraine l’accélération de l’esport. Il fallait que les sponsors acceptent d’apporter l’argent sur un événement ou que l’événement fasse assez d’argent pour s’auto payer. Du coup tu avançais à un rythme très sain mais plutôt lent. Riot Games a mis les petits plats dans les grands. Sans eux, il n’y a pas Twitch et sans Twitch, il n’y a pas vraiment d’écosystème esport comme on l’imagine maintenant. Il n’y a pas Youtube Gaming aussi par exemple. La transition du gaming à l’esport, elle s’est fait grâce à eux. Quand tu parles avec tes potes, maintenant ils te disent le mot « esport », alors qu’avant c’était juste du jeu vidéo.

Riot Games a été le principal moteur de tout ça. Ils ont apporté les ligues, les gros événements, ils ont financé les équipes… En poussant la phrase, ils ont fait l’esport tel qu’il est. Ça serait un traumatisme si demain League of Legends s’écroulait. Je pense que ça n’arrivera pas, c’est même impossible que ça arrive. Ça peut arriver en Europe ou aux Etats-Unis car d’autres jeux prendront sa place, mais ça n’arrivera pas sur l’échelle internationale parce que l’Asie y joue beaucoup trop. En plus, la plus grosse boite au monde dans les jeux vidéo s’appelle Tencent. Ils possèdent des parts chez Epic Games, Activision Blizzard, Riot Games… Ils contrôlent les jeux mais ils contrôlent aussi les moyens de les balancer et même les moteurs pour les créer. Je ne vois pas comment ça pourrait s’effondrer. Personne ne va soudainement retirer son argent dans les mois qui arrivent. Les gens peuvent continuer de râler, peut être que dans un an, il y aura moins de personnes qui vont regarder du League of Legends.

Si demain les LCS NA ou EU font un plateau à 50.000 vues au quotidien, dans un premier temps, tu attends de voir l’audience que tu fais sur tes play-offs ou les Worlds. S’il y a un pic à ce moment-là,  ça veut dire que tu as un problème sur les ligues locales et pas forcément sur ta visibilité internationale. Donc il faudra changer le système des ligues et parler avec l’ensemble des propriétaires d’équipes. Si ta visibilité internationale est faite à 98% par l’Asie, et bien, ce n’est pas grave, ça veut dire qu’il faut faire une restructuration. Mais est-ce que pour autant les gens vont arrêter de jouer au jeu ? Demain, si l’esport sur League of Legends prend un coup, ce n’est pas irréversible. Plein de gens jouent au jeu sans forcément regarder l’esport. Il y a aussi ceux qui jouent à LoL et qui regardent d’autres types d’esport.

Je pense que Riot Games est assez adaptable et conscient pour apporter des changements puissants s’ils voient que ça tombe à ces extrémités. J’ose l’espérer en tout cas. Ça ne sera pas soudain. Il y a trop d’acteurs à tous les niveaux et puis ils ne se laisseront pas tuer comme ça. Tout peut arriver après tout [rires].

Oui bien sûr ! Pendant des années on s’est reposé sur la force de LoL. Ils sont numéro 1 mais en un an, Fortnite est arrivé. On n’aurait jamais pensé qu’ils arrivent à faire tout ça. J’ai vu un tweet récemment, il me semble que c’était Drijoka qui disait que Fortnite était le déclic pour faire migrer la communauté qui ne regardait plus LoL pour du LoL, mais plutôt pour les influenceurs. Finalement, tout ce petit monde switch sur Fortnite. Je me disais qu’une telle migration de la communauté aussi rapidement était un réel problème. Après, effectivement, Fortnite marche mieux en France et aux États-Unis par rapport à l’Asie.

Tu ne peux pas y jouer dans la plupart des pays d’Asie, comme ça c’est plus simple. Tu ne peux pas y jouer en Chine, en Corée, en Inde… Tu peux au Japon mais bref… On verra d’ailleurs comment ce jeu va marcher dans ces régions-là, car actuellement PUBG y est très puissant. Mais excuse-moi, tu peux reprendre ta question.

En fait, je rebondissais sur ta réponse, car ma question pouvait te sembler un peu bizarre par rapport au déclin de League of Legends.

Non, c’est une question qui est en débat en interne depuis un an. Tu te doutes que le moment où Drake et Ninja font 650.000 spectateurs sur fortnite, ça te pose de profondes questions. On est tous geek, c’est notre métier au quotidien. L’esport c’est ma vie, je n’ai pas de jours off. Du mardi au jeudi je suis à Dallas et le reste du temps de vendredi à Lundi, je suis à Los Angeles. Je n’ai pas de vacances et je n’en ai même pas envie.

A partir de ce moment-là, tu te demandes ce qu’il se passe. Pourquoi Fortnite marche à ce point ? Quelles sont les raisons qui font qu’on pense tous que League of Legends est moins performant ? Et même, comment on améliore notre esport ? Ce sont des questions qui se sont même posées avant ça. Comment tu construis un écosystème sain avec tout l’argent qui transite. Donc ta question n’est pas bizarre du tout, c’est une question de base si tu as une bonne appréhension de l’esport. Cette question, tu dois l’avoir en tête, et tu dois avoir des éléments de réponses car il faut anticiper en termes d’investissements et de recrutements.

Qu’est-ce qu’il se passe si LoL tourne à 50.000 vues quand nous, on dépense des millions pour que notre structure fonctionne ? Ça veut dire qu’il faut les retirer ? Redistribuer ces millions ? Est-ce qu’il existe toujours une communauté LoL ou c’est juste le contenu qui ne plait plus ? Il faut proposer autre chose ? La communauté disparait ? Les gens ne peuvent pas tous mourir, du coup ils font quoi ? Ils regardent d’autres jeux ? Ils vieillissent donc regardent moins d’esport ? Comment arrivent les nouvelles générations ? D’où elles viennent ? Comment elles sont influencées ? Ça entraine plein de questions avec des décisions business à prendre. Est-ce que ça valait le coup d’investir dans les franchises ? Ça va se copier-coller sur beaucoup d’autres domaines. Si Call of Duty démarre une franchise demain, tu as envie d’investir dedans sachant qu’Overwatch et League of Legends ont plus ou moins de succès ? Juste ce petit topic sur le fait de comprendre si LoL est en déclin, en termes business, c’est mon quotidien. J’en parle quasiment tous les 3 jours. Donc je te rassure, c’est une question légitime et tu as raison de te les poser.

On va s’exporter en Europe maintenant, parce que les franchises arrivent avec probablement la présence massive des clubs de sports, jusque-là frileuses. On a vu beaucoup de clubs de sports, notamment dans le foot, arriver dans l’esport avec des joueurs FIFA en réalisant des investissements moindres que le nécessaire pour proposer quelque chose d’intéressant, sauf peut-être le PSG ou Schalke. Avec l’arrivée des franchises, comme aux USA avec les clubs de NBA, je pense que les gros clubs européens vont investir dans les slots disponibles. N’est-ce pas trop tard concernant la concurrence avec les LCS NA, la hausse des salaires et l’exode massif des joueurs ?

Je ne suis pas persuadé que les clubs de sports arriveront de manière aussi forte. Des exemples concrets, il y en a pas beaucoup en dehors de Schalke. La phrase que tu as dit « L’arrivée des clubs de sports », sur les 6 derniers mois je l’ai beaucoup entendue, mais dans la réalité de l’exécutif et des différentes discussions que j’ai pu avoir avec les gens de la scène, on les attend toujours. Je pense qu’on va en avoir un ou deux mais on sera bien loin d’avoir la même chose que les Etats-Unis où littéralement, il y a eu que ça. Sur les 4 nouveaux noms en LCS NA, ils ont tous comme investisseurs principaux des structures sportives, qui viennent du basket comme du baseball pour nous par exemple.

Tout ça est lié au fait que la plupart des structures sportives aux USA sont à l’échelle d’un milieu de l’entertainment plus gros et mieux compris qu’en Europe. En Europe, c’est plus local. Ce qui va intéresser Paris, c’est principalement la France et l’Asie. Quel intérêt ils auraient à balancer une structure européenne ? Quoi que Paris, tu pourrais le comprendre. Mais des clubs comme ça, tu en as 1 ou 2 par région et à chaque fois, ça va être un investissement en Europe qui est beaucoup trop cher avec un slot entre 8 et 10.5 millions d’euros (8 si tu es déjà là et 10.5 si tu viens de l’extérieur). Ça, c’est juste le cout d’achat. Après, tu fais tourner ta structure et si tu veux aligner les mêmes salaires que les USA, tu dois payer des taxes, car ce seront des salaires berlinois. Un salaire autour de 300.000$ aux USA, tu passes à 400.000$ en gros avec les taxes. En Allemagne, si je dois te payer 300.000$, ça me coute 600.000$ en réalité comme dans la plupart des pays européens. Donc on arrive déjà sur un investissement de 15 ou 20 millions car il faut un staff aussi.

C’est une somme d’argent colossale, que tu peux plus ou moins justifier sur le long terme pour récupérer une audience d’un marché national et gigantesque comme aux USA. Mais pour un club comme Schalke en Europe, il faut un mec qui s’assoit au marketing et qui explique à son équipe qu’il va dépenser 20 millions sur les 5 ans qui arrivent pour faire de l’esport. Un club de sport ça amasse beaucoup d’argent surtout grâce à leurs joueurs. Si Schalke reçoit 200 millions d’euros, tu as de grandes chances que 180 millions soient réinjectés dans les salaires et le stade. Pourquoi tu balances 20M dans ton équipe esport plutôt que de couvrir l’Europe de maillot ? C’est une question sur le retour sur investissement. Qui va prendre cette décision ? Pourquoi ? Quelle est la somme d’argent disponible ? Le club de Schalke à l’heure actuelle, il ne dépense pas autant d’argent dans son équipe LoL. Déjà les salaires sont bien moins élevés, et de deux ils ne doivent pas acheter le slot au prix le plus cher. Il faut quelqu’un dans Schalke qui comprenne bien l’enjeu derrière ça pour se positionner. En plus, c’est un slot européen basé à Berlin. Si t’es un club espagnol ça sera quand même à Berlin, pareil si t’es français ou italien… Y a tellement de barrières à l’entrée… J’ai du mal à voir un monde avec les clubs de sports, en tout cas, je n’ai pas cette vision.

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Joueurs Schalke 04 de l’équipe League of Legends. Crédits : Lol esport

Aux USA, on l’a bien vu. Quand il n’y avait pas les franchises, il y avait peu de clubs de sport. Une fois le mot magique prononcé, tout s’est emballé. Tu as infiniment plus de vision que moi sur le business de l’esport mais pourquoi se priver d’une telle chance de se créer une marque viable dans notre écosystème ? Prenons un Barcelone ou même un PSG, s’ils arrivent à se créer une marque dans l’esport en dépensant 20 millions pour en avoir 100 millions dans 5 ans, ça me parait juste dingue qu’ils ne sautent pas sur l’occasion.

On est complètement d’accord ! Comment tout ça doit s’articuler ? Par la mise en place d’une équipe performante, du contenu, de la visibilité, tes réseaux sociaux…  Est-ce que tu prends des joueurs déjà bien en place ? Ce sont les questions que ce sont posés les USA cette dernière année. Le nombre de gens que tu peux atteindre pour vendre des maillots. Si tu viens du foot et que tu veux aller dans l’esport, ça veut dire que tu veux aller parler aux jeunes qui jouent aux jeux vidéo. Avec Fortnite qui vient d’arriver, si tu as 20 millions à mettre, pourquoi tu irais acheter un slot de franchise LoL plutôt que d’aller acheter un Ninja ? Qui a le plus de visibilité sur cette population ?

  Interview de Romain Bigeard : General Manager d'Optic Gaming (part.1)

Pourquoi tu irais faire du LoL quand tu es un peu plus vieux et que tu es présent dans les nœuds de pouvoir de l’entertainment, donc pas forcément au fait des nouvelles tendances esport ? Tous tes potes sont placés dans des agences médias. Eux, ils vont aller te conseiller d’aller acheter le nom du prochain Call of Duty pour la version française en gros. C’est idiot comme exemple, mais l’idée c’est de comprendre que si tu es assis sur autant d’argent, pourquoi tu vas le dépenser sur un slot League of Legends ? Une partie de la réponse c’est que tu crois en l’avenir de l’esport. Tu crois en ce média et en ce jeu.

C’est une évidence pour moi ou pour toi au regard de ce que tu dis mais comment tu arrives à convaincre quelqu’un dans un board de club de foot qui a l’habitude de dépenser ses sous avec BMW ou Air France plutôt que Blizzard ou Riot Games ? Comment tu convaincs cette personne que c’est le futur ? Avec des chiffres, tout simplement. Il faut leur faire des présentations et les convaincre de prendre un risque, c’est un investissement. Qu’est-ce qu’il se passe si la ligue européenne ne génère pas assez chiffre ? Ça va être compliqué, ou alors si c’est sur le déclin comme on en parlait ?

20 millions, tu les investis en voulant rester un certain temps, donc tu as un vrai risque à prendre. L’Europe est-elle prête à prendre ce risque ? L’état du jeu actuel en Europe fait que ce qu’on doit mettre sur la table est trop gros. Il y aura 2-3 noms surprenants je pense, mais pas trop. Ça va rester des gens qui ont déjà un pied dans le milieu même s’ils ne sont pas endémiques à l’esport. Aux USA, les dernières grosses levées de fonds, c’est TSM avec 37 millions. C’est une somme d’argent colossale qui est distribuée par plein d’investisseurs. Tu as par exemple du Stephen Curry dedans. Si tu as 37 millions pour une équipe comme ça, en proportion pour l’Europe, c’est bien plus petit.

Du coup, j’ai beaucoup de doutes sur le fait qu’un club de foot puisse mettre 20 millions dans un projet esport sur le long terme sans parler de la force de frappe qu’il va falloir derrière. Si ça doit arriver, ça sera avec des investisseurs qui croient en l’esport, donc peut-être pas des clubs de foot mais plutôt des joueurs qui sont assis sur un capital et qui sont plus aptes à prendre ces risques. C’est aussi pour ça qu’aux USA, tu vas avoir un Stephen curry. Ça va être des individualités qui vont croire au projet plutôt qu’une démarche business censée et constructive qui va analyser ça sur le long terme, car la visibilité n’est pas là pour eux. Si tu as 20 millions et que tu es un club de foot, pourquoi tu ne vas pas aller en Chine plutôt que d’essayer de percer un peu plus en Europe ? En termes de marketing, c’est mieux ! Après, il faut voir ton objectif. Si tu veux attraper les jeunes qui jouent aux jeux vidéo, oui, mais quand tu commences à toucher ces budgets-là, les réflexions sont différentes.  En fonction de ce qui les intéresse, l’argent va être dépensé ou pas.

La question est présente. Qui va acheter les slots ? Qui, dans les acteurs existants, ont été capables de convaincre ces clubs-là ? Et ensuite comment ça va être fait ? Comment va se passer la ligue l’année prochaine ? Quel sera le format ? Quelle plateforme servira à diffuser le contenu ? Comment ça va être articulé nationalement ? Les Français seront plus chauds derrière une équipe française par exemple. Comment tu arrives à redistribuer au sein de toute l’Europe. Il y a de l’argent eu Europe, il y a aussi de la connaissance, mais le problème, c’est qu’on est régionalisé.

Superbe transition avec ma dernière question, qui se repose sur l’écart entre les tops teams qui vont avoir leur slot en LCS et les équipes comme Gamers Origin qui voient leur rêve d’y accéder se briser. C’est un problème où Riot Games devra réagir vite et créer un écosystème national plus poussé. Ils peuvent le faire ?

Il va falloir des écosystèmes nationaux. J’aime beaucoup le travail de notre ami Yann-Cédric Mainguy, de par son réseau, sa motivation et son amour pour l’esport. Ce genre de personnes, tu en as sur l’ensemble des écosystèmes européen. Ces gens peuvent devenir importants, cependant, pas au même niveau d’importance qu’ils auraient aux USA. Pour qu’ils soient importants aux USA, il faudrait qu’ils soient plus riches ou même 10x plus gros.

Comme on est sur des formats plus régionalisés eu Europe, tu peux activer plus de gens. C’est-à-dire que des Yann, tu en as peut-être 20 en Europe. Le marché est assez gros pour avoir deux Yann en France, 2 en Italie, en UK… Là où aux US, tu en as 1 voire 2 mais pour tout le marché, donc ils sont beaucoup plus gros. Riot Games doit être capable d’aller chercher ces gens qui ont identifié les problèmes et ont créé le réseau qui va avec. La porte de sortie pour l’Europe passe par là.

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Yann-Cédric Mainguy, Directeur esport Gamers Origin.

Je ne sais même pas si c’est possible. Peut-être même que LoL n’est pas le bon jeu pour ça. Est-ce qu’il y a assez de bons joueurs par ligue ? Après, c’est un jeu existant depuis longtemps, il te faut une connaissance du jeu pour réussir. Même Fortnite qui a fait un gros boom n’est peut-être pas suffisant. D’ailleurs, l’esport n’est tout simplement peut-être pas assez gros pour que l’Europe arrive à en faire quelque chose d’extraordinaire en région. Quand t’arriveras sur un jeu qui arrive à toucher 50% de la population d’un pays, là tu pourras avoir des équipes nationales très fortes. Tu auras une vraie compétitivité entre les régions. Si la France gagne, t’es trop chaud.

J’ai eu la chance d’avoir été au MSI sur scène, un tiers du public était chinois. J’ai vu des filles pleurer après une victoire de RNG. Ça m’a impressionné.  Si Fnatic gagne, est-ce que j’aurais pleuré ? Probablement pas. Mais pourquoi ? A quel point j’aurais été heureux ? Peut-être pas autant que si ça avait été une équipe de France qui avait battu la Corée ! Si ça avait été 5 Français avec le drapeau sur le dos dont j’ai suivi l’évolution, qui se sont battus et qui arrivent à gagner un BO5 en finale d’un gros événement international, ouais peut être que j’aurais été très content, peut-être pas au point de lâcher une larme mais presque ! C’est ce qui fait que la Chine marche autant. C’est une équipe chinoise, avec des joueurs chinois. Pareil pour la Corée, c’est magique. Tu as 5 coréens qui jouent pour la Corée, là ou en Europe ou les USA, c’est moins régionalisé. En termes de hype, de connexion et de storytelling, c’est moins efficace.

Si demain tu as une équipe danoise avec 5 danois qui battent la Corée, les mecs vont passer aux JT. Si demain on a une équipe de français qui gagne sur LoL, le jeu le plus gros de la planète, il y aura un petit quelque chose à la tv, surtout si tu peux avoir des dizaines de milliers de personnes et parler de millions devant la caméra. Ça attire forcément. Sauf que jusqu’ici, ça sera une équipe européenne.

Comment Riot Games peut résoudre ça ? D’un point de vue business ou marketing c’est une vraie question. Regarde la Fnac, en Allemagne, ils ne savent pas ce que c’est. Pourtant ils ont beaucoup d’argent. Cdiscount fait énormément d’argent en France et serait ravi de sponsoriser une équipe de France à l’international, sauf que ça n’existe pas vraiment. Pour activer l’argent et la visibilité, il va falloir répondre à cette problématique régionale. L’argent va venir de gens qui ont entendu parler de l’esport mais on n’aura pas forcément d’équivalent du Golden Guardians qui serait comme le PSG ou Madrid en Europe.

Tu as un dernier mot pour l’interview sur un sujet que l’on n’aurait pas abordé ?

Je pense qu’on a bien fait le tour [rires].

Merci à toi Romain !

Et voici les derniers mots qui ont clôt mes 2h30 d’interview avec Romain Bigeard, General Manager d’Optic Gaming.

J’espère que vous avez pris autant de plaisir à la lire que j’en ai eu à vous la préparer. Romain est un puits de connaissances important que nous devrions solliciter plus souvent.

Mais avant de vous laisser sur ces quelques mots, revenons sur les points clés de cette seconde partie.

Malgré une actualité très négative ces derniers temps, Romain nous l’a confirmé d’une source interne importante de chez Riot Games : League of Legends va très bien. Bien qu’on puisse être facilement certains de l’inverse, l’Europe gagne toujours le cœur de nouveaux joueurs, et il en est de même pour les USA, dans une moindre mesure.

Mais c’est en Asie où le jeu se porte à merveille avec une acquisition de nouveaux fans toujours plus explosive, notamment en Chine.

Je pense que nous pouvons être rassurés quant à l’avenir du jeu. Et même si le ciel s’obscurcit un peu plus dans les mois à venir, les nouvelles licences que nous prépare Riot Games sauront raviver la flamme faiblissante en chacun de nous.

Il y a fort à faire car Fortnite a grandement fait évoluer le milieu et les attentes d’un nouveau public. L’épisode entre Ninja et Drake en est la preuve irréfutable. A savoir si ce dernier doit être un porte-étendard pour l’esport, chacun est libre de se faire son propre avis. L’important sera d’analyser les actions d’Epic Games pour comprendre réellement la direction qu’ils souhaitent emprunter.

Bien plus en profondeur et au-delà de ces jeux, l’esport a encore de grands chantiers devant lui. L’un des principaux reste la régionalisation de son écosystème. À juste titre comme le souligne Romain, est-ce que le marché est assez mature pour réussir à proposer des solutions concrètes ? Doit-on attendre un jeu encore plus puissant qu’un LoL ou un Fortnite ? S’engage-t-on dans une guerre qui ne devrait pas être menée dès aujourd’hui ? N’est-ce pas trop tôt ?

Une seule chose est sûre, les mois qui viennent seront très palpitants à vivre. J’espère que cette interview ne sera pas une simple lecture. Nous devons tous réussir à capitaliser sur les questions dévoilées par Romain, toutes plus passionnantes les unes que les autres.

Partagez l’interview avec votre entourage si vous pensez qu’elle peut faire avancer les choses, car personnellement, j’en suis intimement convaincu.

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2 Commentaires

Histoire de l'esport : Jeu vidéo et compétition, 30 ans avant - Esport insights 28 novembre 2018 - 19 h 19 min

[…] ces structurations sont également encadrées par le travail des éditeurs de jeu eux-même. Riot Games et son moba League of Legends constitue un des premiers exemples modernes du genre avec … Tout comme les ligues sportives classiques, les compétitions s’organisent progressivement […]

Reply
Qui sera le prochain roi de la scène esport TCG ? avec Bestmarmotte - Esport insights 8 janvier 2019 - 18 h 15 min

[…] de savoir si ce désintérêt est généralisé ou non. En tout cas, je trouve qu’on retrouve le même phénomène que sur League of Legends, avec des gens qui en ont marre, qui crient au dead … alors que je ne suis pas sur que ça soit si réel que […]

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