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Travailler dans l’esport : Point complet avec Matthieu Leclère de Gaming Jobs !

Par Alexandre Hellin
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« J’ai envie de travailler dans l’esport ». Il y a quelques mois encore, cette phrase pouvait vous valoir une tape sur l’épaule et un triste retour à la réalité.

Aujourd’hui, ce n’est plus une idée folle que l’on garde secrètement dans un coin de sa tête par peur d’être tourné en ridicule (n’est-ce pas ?). Tout s’accélère. Le budget des entreprises du secteur se développe, les opportunités se multiplient et les écoles fleurissent. Mais jusqu’à quel point ?

Nous sommes des milliers à espérer y faire notre carrière professionnelle. Malheureusement, les quelques places qui se créent sont excessivement convoitées et se réservent à peu d’élus. Ce n’est pas pour rien que l’obtention d’un CDI est souvent synonyme d’exutoire et d’applaudissement général sur Twitter.

Quel est l’état du marché ? Quelles sont les opportunités ? Quid des compétences ou du bénévolat ? Se diriger vers des formations centrées sur l’esport est-il un bon moyen d’insertion ?

Ce sont des questions actuelles et majeures dans l’esport. J’ai décidé de tenter d’y répondre avec Matthieu Leclère, co-fondateur de la plateforme Gaming Jobs.

Si travailler dans l’esport est votre objectif, ne passez pas à côté de cette interview.

Bonne lecture !

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Bonjour Matthieu, est-ce que tu pourrais te présenter et nous expliquer qui tu es et ce que tu fais au quotidien ?

Je m’appelle Matthieu Leclère, 31 ans, je suis un bien heureux papa en attente d’être double papa au début de l’année prochaine. Concernant, mon parcours, il se base sur plusieurs domaines d’activités.

J’ai une formation de commerce généraliste de niveau 3 que j’ai pu faire dans une école d’ingénieur. Suite à ça, j’ai intégré une SSII en tant que commercial pour vendre du site web modulable et du référencement naturel. J’y ai vu l’avenir car je savais que les moteurs de recherches seraient un enjeu important pour être visible sur internet. Mon aventure a duré 6 mois car dès mes 21 ans, je suis propulsé sur des missions de management sur lesquelles je ne me sens pas à l’aise.

Ensuite, j’ai exercé en tant que gestionnaire de patrimoine dans un grand réseau de défiscalisation durant 3 ans à la suite d’une formation. Durant cette période, je me suis pris de passion pour la PNL (programmation neurolinguistique). Ça concerne tout ce qui a attrait au paralangage, la communication non verbale, les tics, au faciès du visage et tous les signes que l’humain dévoile physiquement sans en être conscient. Ça a été une grande aide dans mes activités.

A l’époque, François Hollande arrive au pouvoir donc pratiquement tous les services que je proposais n’étaient plus valables. J’ai décidé d’arrêter pour m’orienter vers la formation et enseigner la PNL dans une école de commerce. Au fil du temps, j’ai également pu transmettre mes connaissances en technique de vente et en fiscalité immobilière. J’ai évolué sur un poste de responsable pédagogique, de manager et ensuite de directeur adjoint. C’était 4 années très riches où j’ai eu la gestion de nombreuses personnes et où j’ai beaucoup appris.

Ensuite, mon premier enfant est arrivé. Je ne voulais pas continuer à faire 70h par semaine pour le voir grandir donc j’ai tout arrêté pour me lancer à mon compte. Aujourd’hui, j’ai une agence de référencement naturel où je propose globalement de la communication digitale. J’ai également une activité de formateur que j’exerce dans diverses écoles de commerce et d’ingénieur. Puis enfin, ce qui nous intéresse pour cette interview, la start-up Gaming Jobs, que je développe avec deux collègues depuis 2 ans maintenant.

On s’est rendu compte qu’il y avait un vrai besoin sur la partie emploi de l’esport. On a commencé l’histoire de l’entreprise avec le nom « esport jobs » mais très vite, les studios de jeux indépendants nous disaient qu’ils ne se retrouvaient pas dans notre nom. On a donc changé notre fusil d’épaule pour recentrer notre nom sur Gaming Jobs et parler au domaine de l’esport mais aussi du jeu vidéo.

La plateforme est lancée depuis le 21 avril 2017 avec l’envie d’offrir une plateforme professionnelle, droite et cadrée. A l’époque, certains confrères étaient déjà positionnés sur ce secteur, mais on souhaitait offrir un service proche des jobs boards plus conventionnels hors du milieu gaming. On veut vraiment aider la communauté à se développer sur ces questions d’emplois de plus en plus importantes.

Justement, tu es aux premières loges pour constater l’avancée du recrutement dans l’esport. Tu peux nous en dire plus sur l’évolution du bassin de l’emploi dans l’esport ? Y’a-t-il vraiment plus de demandes aujourd’hui ?

J’aimerais commencer à répondre en parlant du bénévolat. A notre lancement, ça a été une grande question. On a eu pas mal de retours négatifs là-dessus car les offres qui étaient disponibles concernaient en grande partie des activités bénévoles.

C’est moins le cas aujourd’hui, mais évidemment, en termes de proportion, c’est bien plus important que des offres de stages ou de CDI. C’est le tissu de l’esport qui veut ça. Pour autant, on considère que le bénévolat est une chose importante à mettre en avant. Que ce soit pour de jeunes étudiants en parallèle de leur cursus scolaire, des diplômés qui veulent sonder le marché ou des quarantenaires qui cherchent un moment d’exutoire dans leur semaine.

Le bénévolat s’adresse à tout le monde. Comme n’importe quelle activité associative, on y développe des compétences et un réseau. On veut le mettre en avant car on part du principe que la partie bénévolat est une magnifique porte d’entrée dans le milieu pour travailler dans l’esport. C’est encore aujourd’hui un des meilleurs moyens de décrocher un emploi dans le secteur.

Sur le site de Gaming Jobs, on a récemment posté une interview d’une jeune femme qui raconte son histoire. Elle travaille dans l’esport à travers la formation et la vente. En commençant bénévolement, ça lui a permis d’étoffer son réseau et d’une opportunité en appelant une autre, aujourd’hui elle est extrêmement épanouie dans ce qu’elle fait dans le milieu.

Pour l’évolution des autres offres sur le marché, il y a encore un an, elles étaient vraiment rares. Il était plutôt question de stages et de recherches de freelance sur une partie majoritairement communication et marketing. Aujourd’hui, de plus gros acteurs arrivent et les annonces avec. Il commence à y avoir du changement avec même des équipes esport nationales qui recherchent du staff, par exemple, pour du montage vidéo.

Nous ne sommes pas encore sur un marché très important et les places continuent d’être chères mais ça se développe. De plus en plus d’entreprises non endémiques essaient de se poser les bonnes questions pour recruter une personne en veille active et en recherche d’opportunités sur le marché de l’esport.

J’aimerais revenir sur la partie bénévolat que tu as pu mettre en avant. J’ai envie de faire un rapprochement avec mon interview de Laure Valée qui disait justement que, pour elle, l’expérience bénévolat est toujours bonne à prendre mais que c’était beaucoup plus difficile aujourd’hui de s’y frayer un chemin. Aujourd’hui, les entreprises recherchent avant tout des compétences plutôt qu’un engagement bénévole sans connaissance particulière. La demande pour travailler dans l’esport est bien plus professionnelle.

Je rejoins complètement les propos de Laure. Je rapprocherai cela d’un des propos tirés de l’interview de ZeratoR que l’on a réalisée, il y a deux ans. Il nous y disait, en substance, qu’il avait pu se démarquer à l’époque parce qu’il arrivait bien a « animer » ses lives, et que la concurrence était moins rude qu’aujourd’hui. En extrapolant, il nous signifiait aussi qu’il lui serait clairement plus difficile à notre époque de répliquer cette évolution.

Zerator est le pionnier du streaming français. Il est aujourd’hui devenu un grand entertainer gaming. Crédits : Marion Andrieux.

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Zerator est le pionnier du streaming français. Il est aujourd’hui devenu un grand entertainer gaming. Crédits : Marion Andrieux.

Je pense que ce schéma s’applique aussi sur la partie bénévolat. C’est plus compliqué aujourd’hui. La porte d’entrée est inévitablement liée tant aux compétences qu’à la qualité de l’individu.

On peut être bénévole et être mauvais dans ce que l’on fait. Mais le but, c’est justement de capitaliser sur des expériences et des compétences au travers de nos études pour décrocher des opportunités. Le bénévolat n’est pas une condition sine qua non pour réussir à travailler dans l’esport, mais plutôt d’une chance supplémentaire à saisir. Il faut se faire remarquer, se construire un réseau et connaitre les acteurs du milieu et je pense que c’est une force à ne pas mettre de côté.

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Le bassin d’emploi commence à se développer. Tu as des contacts directs avec certaines entreprises qui te demandent de mettre leurs offres sur ton site internet ou c’est très distant encore ?

Oui bien sûr ! Aujourd’hui, seulement une offre sur deux vient d’elle-même sur la plateforme sans actions nécessaires. Parfois, de grandes entreprises non endémiques viennent se présenter et s’inscrire chez nous pour publier une annonce alors qu’on ne s’y attend pas forcément.

J’ai même l’impression qu’elles se posent de grandes questions sur l’esport. Elles sont sur une cible différente de ce qu’elles ont l’habitude d’appréhender avec ses propres codes. Ça veut dire que le marché commence à être considéré à sa juste valeur.  

Est-ce qu’ils t’en disent plus sur leurs attentes en termes de candidats ?

Majoritairement, ça reste encore principalement une demande de freelance plutôt que des CDI. Il y a une dynamique qui est certaine. Ce qu’il faut comprendre derrière, c’est « on veut travailler avec vous, mais on n’est pas encore prêt à prendre trop de risque ».

Quelles sont les compétences clés à avoir pour un candidat s’il veut maximiser ses chances de travailler dans l’esport ?

Ça coule de source mais déjà, il doit être au point sur les compétences qu’il veut mettre en avant.

Ensuite, le marché de l’esport et du jeu vidéo n’échappent pas à la règle du réseau et des connaissances. On marche beaucoup comme ça en France, ça fait partie du jeu.

Le marché est assez petit. Les acteurs ne sont pas si nombreux que ça. Étendre son tissu relationnel, c’est assez accessible. Il faut savoir qui dirige quoi et qui sont les acteurs importants. C’est sans doute un réel avantage pour se vendre et inciter le recruteur à prendre conscience qu’on maitrise les rouages relationnels du milieu.

Quels genres de postes pour travailler dans l’esport sont les plus demandés sur Gaming Jobs ?

Des postes qui ont un attrait pour la communication et le marketing. Il y aura sans doute de nouveaux métiers qui vont émerger de la même façon que le social media manager est arrivé il y a 6-7 ans un peu partout. Je pense que l’esport va être clé pour ça.

Il y aura aussi une forte demande de personnes multi casquettes opérationnelles qui vont toucher un peu à de la technique, un peu à du marketing communication et un peu à de la représentation commerciale aussi.

Il faut quand même se rappeler pourquoi on s’intéresse à l’esport. Les marques veulent toucher une cible que les médias conventionnels n’arrivent plus à atteindre. Il y a une forte question d’image et de marketing. C’est pour ça que ces sociétés non endémiques veulent se pencher sur l’esport.

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Les LAN et les associations sont le noyau central de l’esport et du tissu bénévole. Crédits : Maxime Fort.

Sur les questions de recrutement, plusieurs de ces entreprises m’ont dit qu’elles étaient sur des dynamiques intellectuelles complètement différentes. J’ai même un chargé RH qui recherchait un  « Try Harder ».

J’imagine que ce qu’il mettait derrière, c’est quelqu’un de persévérant qui marche sans cesse jusqu’à atteindre son objectif sans baisser les bras. Mais c’est surprenant d’en arriver à utiliser ce terme.

Très intéressant cette vision concernant ce type de recruteur. Comment un candidat peut se mettre en valeur vis-à-vis d’eux en exploitant ses connaissances pour travailler dans l’esport ?

Le premier conseil sur la partie recrutement est de le faire en deux temps. Un candidat peut parler de son appétence pour l’esport mais il ne faut pas que ce soit une condition sine qua non de l’embauche, c’est trop risqué. Soit ça passe, soit ça casse, et c’est dommage d’en arriver là, sauf si on considère que l’entretien est perdu et qu’on veut abattre toutes ses cartes.

Après il faut valoriser ce choix. Soit l’entreprise recherche un poste dédié, comme ça se fait de plus en plus, soit on est déjà en place et on cherche à développer son métier sur ce secteur. Aujourd’hui, il y a un certain nombre d’études sur la rentabilité de l’esport mais elles ne racontent pas la même chose.

Si on se fie à la surface et aux discussions générales, on lit facilement que tout le monde veut investir dans l’esport. Le problème, c’est qu’on commence à se rendre compte que ce n’est pas forcément rentable et difficile à quantifier pour le retour sur investissement.

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L’esport, pas aussi rentable qu’on le pense ? Crédits : Lol esports.

Ce n’est pas facile pour un candidat ou un jeune employé de pouvoir justifier la rentabilité d’une action sur le marché de l’esport. Si ça doit être présenté, j’ai envie de dire qu’il faut plutôt jouer la transparence et parler de fonds perdus ou de « tentative ». Il ne faut pas survendre et promettre des gains obligatoires car ça peut mettre rapidement le candidat en difficulté surtout si on manque de repères pour l’investissement.

Il faut y aller avec parcimonie, prendre la température sur quelques tentatives et voir ce qu’il est possible de faire. Si ça fonctionne, à partir de ce moment, on peut partir sur un portefeuille plus important tout en restant dans la mesure si c’est un jeune candidat. Il est évident qu’on va lui demander des comptes sur la rentabilité de ses actions. Il faut qu’il soit capable de les justifier.

Comme tu le dis, l’esport a du mal à s’offrir des indicateurs de performances précis. C’est peut-être aussi le but du jeu de parier sur l’avenir ? Tu penses que le secteur court un danger sur le bassin de l’emploi ou les montées en compétences spécialisées dans l’esport ? N’est-ce pas trop tôt ?

Dans tous les cas de figure, hormis la partie joueur professionnel qui est très atypique, les métiers de l’esport sont des métiers qui pour 95% d’entre eux ont une transversalité sur d’autres secteurs plus classiques.

Quand on développe une nouvelle compétence, il faut toujours avoir une solution de repli. Si demain tout s’écroule, il faut pouvoir continuer à l’utiliser. Si tu deviens Community Manager esport, tu sauras normalement rebondir dans un bassin d’emploi classique vu que la logique social media ne te sera pas étrangère.

Je parle avec beaucoup d’investisseurs et de business angels. Pour la plupart, ils ne sont pas inquiets sur l’avenir de l’esport. On entend souvent parler d’une bulle économique mais ces personnes-là ont un regard moins large que ces investisseurs, je pense. Personnellement, que ce soit sur l’emploi ou d’autres domaines dans l’esport, je ne suis pas inquiet.

Il y a quelques semaines, O’Gaming a proposé une émission sur l’emploi et les écoles dans l’esport. Un point important, selon moi, a été mis en lumière : le manque de compétences global. Depuis toujours, on privilégie peut-être ceux qui mouillent le maillot en bénévolat ou les copains quitte à se couper de certains savoir-faire importants qui manquent aujourd’hui. Quel est ton avis sur ce sujet ?

Je pense que c’est une question d’individus. Quelqu’un d’incompétent sur un poste peut devenir très professionnel à partir du moment où il se donne la peine de l’être. Si tu restes mauvais, à force, on en parle plus, naturellement.

Les plus anciens dans l’esport n’ont pas forcément été formés. Est-ce pour autant que l’on peut juger de leur incapacité à faire un travail ? Je n’en suis pas convaincu.

On le voit avec cette augmentation du nombre de formations dans l’esport, qu’elles soient certifiantes ou non. Le milieu réclame des compétences clés et assurées par un diplôme. Ce qui veut dire que les personnes extérieures à l’esport, on peut aller les chercher pour leurs compétences.

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Les formations dans l’esport se développent vitesse grand V en France et dans le monde entier. Crédits : Université d’Irvine.

Pour ceux qui ont des compétences et un pied dans ces formations esport, c’est un vrai plus !

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C’est un milieu extrêmement neuf à peine vieux d’une quarantaine d’années. Il n’y a pas de raisons que l’encadrement qui démarre ne persiste pas au fur et à mesure pour attirer de bons profils.

Les grandes entreprises non endémiques ou les petites structures esport ont besoin d‘un meilleur accompagnement sur ce modèle de l’emploi dans l’esport. A quel moment on est sûr d’avoir le bon candidat ?

On est dans un milieu qui cherche ses repères, ou tente de les consolider. Les professionnels du milieu sont, pour majorité, de vrais passionnés et pensent avant tout à se développer (et parfois à simplement « survivre »). Ils ne sont pas forcément en capacité de se former en transversal sur des compétences pouvant les servir plus tard. Ou tout du moins, c’est difficile d’y allouer du temps, et de l’argent.

Aujourd’hui, c’est un peu une condition obligatoire mais ça va changer avec la montée en compétences de tout le monde et surtout l’exigence qu’il va y avoir sur le domaine.

Comme je le disais, on manque d’indicateurs clés et de retours sur investissements pour nos actions, nous ne sommes pas dans un cadre idéal. C’est au travers des nouvelles personnes qui arrivent que nous allons pouvoir structurer le milieu. Le développement de nouvelles compétences va arriver avec le temps.

Ça risque de dénaturer l’esport ?

Si on parle de perte de passion, on y arrivera un moment ou un autre. Dans 10 ans, des gens travailleront dans l’esport juste pour manger et ça ne les passionnera pas plus que ça. Mais, c’est vers ça que l’esport doit se diriger pour être considéré au même titre que les autres activités. Quand on aura les mêmes problématiques que les secteurs conventionnels, c’est qu’on aura assez muri pour l’économie. Ça me semble inévitable et logique.

Un profil qui n’a pas fait d’études mais qui possède une grosse expérience en bénévolat a plus de chances d’avoir un poste pour travailler dans l’esport qu’un candidat qui ne connait pas du tout l’esport mais qui a les compétences demandées ?

Aujourd’hui, je pense qu’on se situe tout juste au point de jonction où la passion a encore un poids similaire aux compétences, en tout cas pour les structures endémiques. En doux rêveurs que nous sommes, on a encore envie de croire tout autant à la passion qu’aux compétences. Mais on va très certainement d’ici un ou deux ans avoir besoin de compétences plutôt que la passion. Pour les entreprises qui ne sont pas natives du milieu, on a passé le cap depuis longtemps car ce sont les compétences qui prennent le pas.

La pratique du bénévolat va potentiellement perdre de son intérêt pour obtenir une place dans l’esport ?

Il ne faut pas mettre en opposition la partie bénévolat et compétences. Le bénévolat est un plus. La question n’est pas de choisir entre ça et des études. Quelqu’un qui a des compétences et un niveau d’étude avancé en plus d’une connaissance du marché au travers du bénévolat, il a plus de chances d’obtenir un poste qu’un candidat extérieur au milieu avec les mêmes compétences.

Effectivement. J’avais en tête l’image du jeune qui quitte ses études pour s’accrocher aux promesses de travailler dans l’esport ou pour devenir streamer. Même si le bénévolat est une bonne occasion de se frayer un chemin, au final, assez peu y arrivent vraiment. C’est peut-être même une sorte de poison pour l’esport lui-même ?

Oui, mais un des piliers du marché, ça reste toutes les associations bénévoles ou semi-pro. C’est aussi elles qui aident le milieu à resplendir. Il n’y a pas que des grosses productions ou des gros événements et c’est important de continuer à les alimenter pour faire progresser le milieu.

Bien sûr, on peut rencontrer des structures associatives ou des sociétés qui prêchent le bénévolat et font miroiter un poste à moyen et long terme en prétextant qu’ils pourront payer des salaires ensuite. C’est rarement le cas.

Un bénévole ne devrait pas trop s’attarder sur ce genre de structure. Il vaut mieux une structure transparente qui permet d’évoluer dans un cadre serein. Les prêcheurs de bonne parole, il faut s’en méfier évidemment, mais par contre, ça n’enlève rien à l’intérêt du bénévolat.

Aujourd’hui, le bénévolat reste assez central dans l’esport. Il existe encore quelques structures qui ont la chance de pouvoir embaucher mais qui s’appuient encore en majorité dessus… C’est le danger.

On prêche le bénévolat mais au sens déontologique. Majoritairement, on ne met pas de filtre au niveau de Gaming Jobs. On ne s’amuse pas à dire qu’on sait comment fonctionne telle ou telle association. On ne peut pas se permettre d’enlever certaines annonces même si on connait leurs pratiques. On rentre dans un système vicieux et on en est désolé si c’est le cas, mais c’est difficile de jauger où se termine l’acceptable.

A partir du moment où on est une entreprise déclarée, légalement, on n’a pas le droit de faire appel à du bénévolat (mais « contributeur » si je ne m’abuse). Il y a un cadre assez précis à respecter. Est-ce que les entreprises dans l’esport le font ? je ne sais pas et je ne peux pas l’évaluer, même si je peux comprendre le chant des sirènes.

Nous-mêmes, il nous arrive d’être sous l’eau et de se dire qu’on aurait bien besoin d’aide. Ça nous allégerait d’un poids immense, à tel point que ça pourrait nous faire gagner 6 ou 12 mois de développement. On s’y refuse, mais on comprend que selon les situations, les enjeux ou la pression financière, cette possibilité soit envisagée…

Ça n’enlève rien au tableau que tu dépeins, mais il ne faut pas un regard aussi manichéen. Ce n’est pas juste bien ou mal. Il faut parfois remettre un contexte. L’emploi dans l’esport se développe, mais les places restent chères, souvent précaires en vivre, c’est compliqué. Parfois, le seul moyen, c’est d’avoir un coup de main extérieur. Depuis 6 mois, c’est surprenant, on reçoit toutes les semaines des propositions de personnes qui veulent nous aider en sachant qu’on ne peut pas les payer. On ne préfère pas, mais ces gens-là ont une profonde envie d’aider le milieu à travers nous ou les structures où ils se dirigent et c’est génial.

Passons au sujet des écoles. Tu es formateur donc ça devrait être un sujet passionnant à traiter ensemble. Quel est ton avis sur la spécialisation des grandes écoles et les formations dirigées exclusivement à travailler dans l’esport qui se lancent ?

Ça fait 6 ans que je suis dans l’enseignement et j’ai envie de dire que du moment où le diplôme est certifié « éducation nationale » ou RNCP (répertoire national des certifications professionnelles, ndlr), il n’y a aucune raison que ce ne soit pas bien. Même si le programme pédagogique est un peu en dehors du cadre véritable de ce qu’est l’esport, ça n’empêche que toutes les compétences développées sont exploitables partout.

Ce genre de formation, je les plébiscite à 100%. Avec Gaming Jobs, on est même mécène de l’INSEEC depuis l’année dernière sur leur première promotion d’élève. Ils ont un cursus de base avec une option au cours de leur formation. C’est un très bon moyen de faire évoluer les compétences de l’esport. Ce genre de formation, pour moi, c’est la première très bonne étape qu’il faut franchir.

Il y a aussi des écoles qui n’ont pas de certifications et de diplômes à donner malgré un cursus à plusieurs milliers d’euros. Ils proposent des formateurs venant du secteur de l’esport, mais je suis mitigé car c’est une grosse somme d’argent qui est demandé sans réel retour diplômant. Cela dit, ça n’enlève rien sur la qualité potentielle des formations.

Demain, ce seront des compétences qui seront recherchées. Comment un recruteur évalue ça sur un candidat ? Il a deux possibilités. Soit il réalise des tests en plein entretien, soit, il se réfère aux compétences associées au diplôme. Encore faut-il qu’il y en ait un. Un moment donné, ce système de formation rencontrera des limites. Ceux qui survivront auront gagné leur légitimité par le secteur.

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Ce n’est pas dangereux sur le long terme pour ces candidats s’ils souhaitent rebondir hors de l’esport ? Oui, il y a des acteurs du milieu et une entrée potentielle dans le réseau, mais est-ce suffisant ?

Ce n’est pas une assurance, c’est sûr. Quand j’ai pris mes fonctions en école supérieure, nous dispensions, entre autre, d’une formation en banque assurance. Durant les deux premières années, elle n’était pas certifiante/qualifiante. Elle se basait sur 9 mois et coûtait 5500€. Le taux d’employabilité à la sortie était supérieur à 90%. On avait des professionnels du secteur qui donnaient les cours et guidaient les candidats dans le secteur.

Tout le monde était extrêmement content et aucun candidat n’a été mis à mal pour trouver une place dans le secteur. Ensuite, on a eu le titre RNCP qui venait sanctionner ça. Donc, je ne peux pas jeter la pierre. Il peut y avoir de bonnes surprises et permettre à des étudiants de se faire une place. Je l’ai vécu donc je sais que c’est possible.

N’y a-t-il pas trop de candidats aujourd’hui dans ces écoles par rapport au bassin de l’emploi ?

Oui, on forme beaucoup plus de personnes qu’il n’y a de débouchés, c’est certain. On mise sur le développement du secteur pour pourvoir des emplois à ces étudiants qui arrivent. Je pense qu’il y a eu deux époques. Celle où les jeunes décidaient de quitter leurs études pour vivre du jeu vidéo en voulant devenir QA tester ou vivre du YouTube et Twitch, pour finalement prendre le risque de se retrouver sur la paille. Et là, on arrive à une situation comparative mais dans un cadre différent.

Plein d’étudiants veulent se lancer avec un cadre défini et sûr mais finalement il n’existe pas encore les emplois nécessaires à la sortie. Cela dit, j’ai tendance à penser que la partie entrepreneuriale est très importante. Il peut y avoir de très belles structures qui germent au sein de ces formations pour faire progresser le secteur.

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Inauguration du Gaming Campus, une des nombreuses formations fleurissantes de l’esport. Crédits : Gaming Campus

Encore une fois, ce n’est pas tout blanc ou tout noir. Il peut y avoir des opportunités à prendre sur des créneaux dépourvus. On peut encore faire de belles histoires !

Ça rejoint l’annonce récente de Matthieu Dallon et la création de Trust esport. Il explique qu’il existe encore énormément d’opportunités à saisir pour travailler dans l’esport. C’est peut-être une porte de sortie envisageable pour cette grande quantité de candidats ?

Il y a une période de jonction nécessaire où effectivement, on va être sur un entonnoir difficile à passer. Les meilleurs vont être appelés et les moins bons seront malheureusement mis de côté. N’oublions pas tout de même qu’on est sur des formations où on y développe des compétences inhérentes aux autres secteurs. Donc il y a toujours un moyen de s’en sortir quoiqu’il arrive.

Quels sont les contacts de Gaming Jobs avec les entreprises ? Elles te demandent un support sur le type de profil qu’ils peuvent recruter pour travailler dans l’esport ?

Aujourd’hui, on se positionne exclusivement sur l’activité de job board. Nous ne sommes pas une entreprise de RH ou de chasseurs de têtes. On leur simplifie la vie pour trouver un candidat mais ce sont eux qui prennent leurs décisions. D’un point de vue humain, aujourd’hui, on ne peut pas se permettre de donner plus. Bien sûr, à terme, on aimerait s’y diriger et les aider grâce à toute la DATA que l’on récole.

Quels sont les objectifs de Gaming Jobs sur le long terme ?

On a 3 chantiers. Notre premier objectif est d’aller à l’international avec notamment une traduction du site. Le second concerne l’optimisation de fonctionnalités pour les recruteurs. Nous sommes extrêmement à l’écoute de tous les feedbacks. Dès qu’il y a une demande, on fait en sorte de la développer sur-mesure et de l’offrir à tout le monde. Il existe même un outil spécifique pour nous les envoyer sur le site.

On veut faire gagner un maximum de temps aux recruteurs. Certains reçoivent près de 200 candidats quand l’annonce provient de grosses enseignes. Ça devient vite un casse-tête pour les RH. Donc, oui, c’est efficace de poster une annonce sur Gaming Jobs mais si sur les 200 personnes, tu en as 100 à côté de a plaque, 70 qui ne vont pas intéresser le recruteur car le profil ne correspond pas du tout et seulement 30 qui sont vraiment bons, finalement, tu as quand même trié 200 candidatures… Nous essayons d’optimiser l’interface de gestion afin d’aider les entreprises à être productives.

Inévitablement, le dernier objectif, c’est réussir à s’ancrer sur la partie jeu vidéo et esport. On commence à avoir une certaine notoriété mais on a encore une grande marge de progression. On souhaite être la référence en France sur une échelle de 6 mois à 1 an. Il faut que ça devienne une mécanique d’aller sur Gaming Jobs pour rechercher un candidat ou un poste. On va également essayer d’affiner notre politique de monétisation afin que tout le monde y trouve son compte.

La moitié de nos recruteurs sont des associations. On a établi des coûts en estimant qu’ils étaient accessibles et pourtant, c’est compliqué pour elles de sortir l’argent et en profiter pleinement. C’est une question à laquelle on pense beaucoup pour garder un attrait auprès de tous les publics.

Un dernier mot pour terminer cette interview ?

Merci pour cette proposition d’interview ! Ça a été stimulant car ce sont des questions qu’on ne nous pose pas souvent vis-à-vis du marché de l’emploi au sens général.

Je vais dire des phrases bateaux mais pour moi elles ont tout leur sens ici : il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs et surtout, il faut penser à demain. Prenez votre mal en patiente, et allez chercher des opportunités sans cesse, tout en pensant à une solution de repli en cas d’échec.

Merci Matthieu !

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J’espère que l’interview vous permet de comprendre toutes les opportunités qui s’offrent à vous.

Une chose est sûre, l’emploi évolue dans le bon sens. Les offres sont bel et bien de plus en plus présentes et se positionner comme un candidat sérieux dès maintenant peut vous ouvrir des portes. Travailler dans l’esport devient possible, à condition de s’en donner réellement les moyens.

Mais comme le rappelle Matthieu, les places pour travailler dans l’esport restent très chères. Prouvez votre valeur. Et pour ça, le bénévolat peut être un excellent choix. Il permet de vous intégrer dans le tissu national de l’esport et son réseau, d’étudier ses codes mais aussi d’améliorer vos compétences.

Ce serait vous mentir de vous dire que cela suffit. Il y a quelques années, sans compétences ou diplômes particuliers, il était possible d’apprendre sur le tas et de faire vos preuves pour travailler dans l’esport. Nombreux sont dans ce cas aujourd’hui et vous en parleraient mieux que moi.

Mais attention aux sirènes. Le bénévolat est une réelle opportunité. Seulement, l’abus existe. Essayez d’évoluer dans un cadre éthique sans vous appuyer sur des promesses hypothétiques d’emploi au bout du chemin. Même si elles peuvent être sincères, elles ne sont que rarement concrétisées.

Cela dit, si vous êtes bon, motivé et compétent, l’esport aura forcément besoin de vous un jour ou l’autre. La passion est importante mais ne suffit plus à travailler dans l’esport. Le secteur a besoin de se professionnaliser toujours plus.

Les écoles qui émergent en sont le résultat. C’est une très bonne chose. A savoir si la plupart des formations survivront ou si elles seront de qualité, seule l’histoire nous le dira. Elles restent une porte d’entrée pour travailler dans l’esport que vous pourriez envisager même si le nombre de candidat qui en sort est aujourd’hui trop élevé par rapport à l’offre présente.

Ça ne change rien au postulat actuel. Avant que le marché ne soit assez mature pour faire vivre des personnes qui veulent travailler dans l’esport un nombre conséquent d’entre nous, seuls les meilleurs sont gardés. C’est très précisément pour ça que Matthieu Leclère insiste, il vous faut toujours garder un filet de sécurité et envisager de quelles manières vous pourriez rebondir en cas d’échec.

Quoiqu’il en soit, travailler dans l’esport est une opportunité qui devient possible. Si vous souhaitez vous lancer dans cette aventure, je n’ai qu’une chose à vous dire : bon courage !

Et pour ceux qui ont déjà cette chance, racontez-nous votre histoire dans les commentaires !

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