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L’armée recrute ses futurs soldats chez les fans de jeux vidéo et ça craint

Par Tony Rubio
l'armée dans l'esport (esport insights)

D’aussi loin que je me souvienne, ma première interaction avec l’armée, la vraie, date de mes années collèges. Aux forums des métiers plus précisément, puisque c’était un passage obligé (et peut-être l’est-ce encore) pour les collégien·nes et lycéen·nes du début des années 2000.

Je devais avoir 12 ans et on nous demandait déjà de réfléchir à notre avenir et au métier de nos rêves, puisque c’est désormais le propre de la doxa néolibérale de ne voir dans l’école qu’un vulgaire préalable au monde du travail. Alors qu’honnêtement, la seule chose qui m’intéressait, c’était bien de rentrer de cours pour engouffrer un bol de céréales, dégommer mes devoirs vitesse grand V avant d’aller cramer ma soirée devant les jeux vidéo.

Mais voilà, on se force à l’exercice parce que pas le choix et on fait le tour des allées. Et comme la plupart des garçons de ma classe, on finit toujours par se rejoindre sur le stand de l’armée.

L’armée, on n’y connaît absolument rien, mais les armes, ça on connaît. Il faut dire qu’à notre âge, on a déjà joué à pas mal de jeux de guerre : Metal Slug sur les bornes d’arcade, mais surtout toute la série des Medal Of Honor sur Playstation. Et à l’époque, il faut le dire, ça nous fascine. Les différents types d’armes, de munitions, buter des nazis, réussir des missions d’infiltration. C’était un des sujets de discussion dans la cour, comme peut l’être, dans une toute autre mesure, Fortnite aujourd’hui.

Et je me souviens clairement des mots prononcés par mon copain lorsque le gradé m’avait demandé ce que j’aimais : “toi ce qui te plaît, c’est d’avoir une arme dans les mains non ?”

Un moui pas très assuré mais un oui. A la fin de la matinée, les tracts de l’armée finissaient comme tous les autres à la poubelle.

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Presque une vingtaine d’années plus tard, mon rapport à l’armée, aux armes et à la guerre a bien changé. Le je-men-foutisme plutôt assumé des premières années a laissé la place à une vision antimilitariste (qui n’est pas forcément le refus de l’armée, mais celui de la place allouée au militarisme, aux guerres et au spectre de ses valeurs). Je n’aime pas les armes, je n’aime pas l’autorité, et je suis complètement hermétique aux effluves nationalistes. Et malgré moi, mes lectures des articles scientifiques et journalistiques ont accéléré ma défiance vis-à-vis de l’armée. 

L’armée, historiquement c’est la répression, le bellicisme, l’impérialisme, les crimes de guerre, le virilisme poussé à l’excès, le colonialisme… C’est un corps de métier où le vote d’extrême-droite, raciste et xénophobe, en France en tout cas est plus élevé que la moyenne nationale. Histoire d’en rajouter, en 2021, plusieurs militaires signent une tribune dans Valeurs Actuelles (un média ultraconservateur, condamné pour injure publique en raison de l’origine), portée par plusieurs milliers de militaires et signée par plusieurs dizaines de milliers de personnes, qui invite “entre les lignes” à la guerre civile – et qui suinte clairement la théorie complotiste du grand remplacement. Sans oublier la présence de néo-nazis dans l’armée (une soixantaine selon Mediapart), et la relative mansuétude de l’institution vis-à-vis de ces derniers.

Alors évidemment, il serait malhonnête de réduire l’armée à ce que je viens d’énumérer. L’armée, dans l’imaginaire collectif, c’est aussi la défense du peuple contre les menaces terroristes, l’aide aux pays gangrenés par les guerres, un rapport certain à l’autorité, un respect total – voire absurde – de la hiérarchie, l’entraide entre soldats… En bref, un ensemble de valeurs qui sont objectivement attirantes

Et puis l’armée ne compte évidemment pas que des soldats : il y a des ingénieurs, des psychologues, des sociologues… Mais elle reste, intrinsèquement et par essence, une industrie de la mort.

L’armée dans l’esport, une histoire de recrutements

Venons-en à l’intégration de l’armée dans l’esport. En 2018, l’armée américaine crée sa “filiale” esportive. Depuis, elle s’est empêtrée dans plusieurs affaires relayées par les sites anglophones. Elle s’est faite épinglée par Twitch parce qu’elle partageait de faux liens de giveaways, qui redirigeaient les viewers vers des formulaires d’inscription dans l’armée. Dans la même lignée, plusieurs utilisateurs s’étaient fait bannir de la chaîne de l’US Army après avoir demandé des comptes aux streamers sur les crimes de guerre des Etats-Unis.

Malgré ces quelques déconvenues, l’armée américaine a poursuivi son implication dans l’esport, en participant en tant que sponsor de l’ESL et DreamHack en Amérique du Nord.

En France, en début d’année 2022, l’armée française annonçait se lancer dans l’esport via le projet LNX. La ministre des armées, Florence Parly déclarait ainsi lors du Forum Innovation Défense que « demain, piloter un char de combat comme le Griffon, ce ne sera pas si différent que de s’orienter dans un jeu vidéo à l’aide d’un joystick »

L’un des objectifs est clair : c’est véritablement d’allier les pratiques du jeu vidéo, et notamment l’esport, avec celles de l’armée pour continuer à accroître leurs compétences et leurs savoir-faire. On pourrait s’arrêter là et se dire, qu’en fait, c’est une bonne idée ! Ce qui est le cas en soi.

Mais le vrai problème, ce n’est pas tant que l’armée se serve du jeu vidéo et de l’esport pour entraîner ses soldats (training sur les temps de réaction, mises en situation virtuelles etc.). Ce qui pose vraiment problème, c’est que l’armée se sert du jeu vidéo pour recruter des gosses qui n’ont absolument aucune idée de ce que c’est que d’être dans l’armée, et ce avec l’aval des promoteurs.

L’esport et le jeu vidéo ne doivent pas servir de terrain pour les chasseurs de tête d’une industrie comme l’armée.

L’édition 2022 de la Gamers Assembly n’en a clairement eu rien à secouer, puisqu’elle a permis à l’armée d’avoir son propre stand d’exposition pendant un week-end entier.

Alors oui c’est formidable, puisque vous pouviez vivre une superbe immersion avec casque VR ! Sauf que c’est bien le seul élément du stand qui reliait l’armée de terre avec le reste du festival. Leur stand n’avait qu’une seule finalité : faire découvrir l’armée à des gosses et en profiter pour les recruter.

Les matériels militaires et les armes étalées sur les tables n’étaient là que pour attirer les badauds qui pouvaient y voir un lien avec Call of Duty.

J’entends qu’on puisse me faire la leçon, mais faire le choix de présenter des armes et des véhicules de guerre, ce n’est pas pour recruter des psychologues et des nutritionnistes. Parce qu’à entendre les discours pro-armée dans l’esport (et je peux les comprendre), l’armée ce n’est pas que l’artisanat de la guerre. Alors pourquoi mettre en avant des armes et des engins de guerre dans un festival de jeu vidéo, si ce n’est pour faire le lien avec ce que les jeunes joueurs voient dans les jeux vidéo de guerre ? Parce que l’objectif est de recruter par ce biais, et les noms des stands étaient sans équivoque. S’engager.fr, comme tous les tracts qui étaient distribués à des adolescents.

stand armée de terre gamers assembly 2022
S’engager.fr (Crédit : Nicolas Besombes)
armée de terre gamers assembly
Malgré la VR, la surreprésentation des armements et véhicules de guerre (Crédit : Nicolas Besombes)

La présence de l’armée à la Gamers Assembly est d’autant plus honteuse que la guerre en Ukraine est au centre des actualités internationales depuis plusieurs mois – le travail des journalistes a d’ailleurs prouvé la relative jeunesse et paupérisation des soldats Russes.

Et c’est d’autant plus rageant de voir les activations marketings supplanter la GA, alors qu’elle a réussi avec brio à constituer au fil des années un espace famille fantastique (avec des stands associatifs mêlant des thématiques aussi larges que la diversité, l’accessibilité, des jeux de société, jeux d’adresse, de l’éducation populaire, des stands sur l’enseignement supérieur…)

Alors à qui la faute ? Certainement pas aux gosses, qui sont une fois de plus la cible d’activations marketing, et certainement pas à l’armée, qui cherche à attirer comme elle le peut de nouvelles recrues.

On pourrait vouloir rejeter la faute sur les promoteurs, qui ont ouvert le secteur pour le plus grand bonheur des marques et des entreprises qui ont enfin pu toucher la “jeunesse” à coups de chèques. Pour le plus grand bonheur aussi des influenceurs qui ont enfin pu transformer leur passion bénévole en prestations payées (et qui sont aujourd’hui certainement les plus grands défenseurs de ce système). Dans la même fibre, les influenceurs en dehors du milieu esportif, ont été eux-aussi réquisitionnés pour faire l’apologie du SNU.

Mais est-ce qu’on peut vraiment en vouloir à des promoteurs, des clubs et des créateurs de contenu bénévoles de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour accélérer le secteur, en signant des deals avec des marques et des partenaires ? Objectivement non, et je pense qu’on ne trouvera personne pour louer un modèle esportif basé sur le bénévolat et sur l’autogestion.

Pourtant, on peut clairement poser une balise morale sur les choix et les stratégies qui ont été faits. J’en profite pour vous partager les clips (en anglais) que j’avais fait de Richard Lewis qui dit mot pour mot, et certainement bien mieux que moi, ce que notre industrie a choisi de devenir en crachant sur tous les principes qui font de nous des êtres humains.

Parce qu’en dehors du sujet de l’armée, c’est bien de cela qu’il est question.

Comment collectivement on a fait le choix de professionnaliser le secteur au mépris de nos valeurs, parce qu’on a voulu aller toujours plus loin, toujours plus vite.

Les joueurs qui voulaient gagner des prix et être payés pour ce qu’ils faisaient, des clubs qui voulaient gagner en légitimité, des passionnés qui ont voulu être payés pour vivre de leur travail, des promoteurs qui ont vu la possibilité de faire du fric, et des marques qui ont vu le potentiel d’attractivité de futurs consommateurs et qui avaient le pognon pour arroser tout ce beau monde.

On est probablement arrivé au point où ces gens-là n’en ont absolument plus rien à faire. La morale a déguerpi aussi vite que les thunes ont rempli les panses. McDo qui offre 50 000 balles pour sponsoriser l’event ? Go. Un deal avec Burger King, des banques qui font de l’évasion fiscale en partenaires de grands événements, un magnat du pétrole en LEC, des finales d’évent dans une dictature, des conflits d’intérêts en tout genre et tellement, mais tellement d’autres dingueries.

Chaque journée dans l’esport est une revisite des pires engeances que le marketing et le capitalisme peuvent produire.

Leur monde nous est odieux. Mais on l’a accepté, et alors que la pratique du jeu vidéo et de l’esport sont éminemment liées aux valeurs de fair play, de respect, ce sont les logiques individualistes et capitalistes qui l’ont supplanté. On a marchandisé tout ce qui était possible de l’être.

On a sacrifié nos valeurs pour les thunes, on a voulu aller vite, vite plus de prestas, plus de partenariats, plus de levées de fonds. Était-ce si important d’aller si vite ?

Et c’est déjà ce que je disais en 2019 au micro de la journaliste Yacha Hajzler de France 3. Et ma vision des choses n’a pas changé.

Notre marge de manœuvre aujourd’hui est bien mince, justement parce que repenser le système que nous avons participé à créer est impensable. Pourtant, j’ai l’espoir qu’on arrivera à conserver un minimum de contrôle sur notre industrie, et que les boucliers ne se lèveront pas uniquement lorsque Riot Games fait « la malheureuse erreur » d’établir un partenariat avec l’Arabie Saoudite, connu et reconnu pour ses multiples violations des droits de l’homme.

A nous de faire mieux.

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